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La politique-monde est arrivée à son terminus?

Hans-Dietrich Sander

 

I.
Ce n'est que tard dans l'époque moderne que l'histoire mondiale, du moins telle qu'on a pu l'historiographier, est devenue l'histoire de la politique-monde. Au regard des géné-rations qui nous ont précédés il y a quelque deux cents ans, la politique était circonscrite à des pays précis voire à des continents. Ce n'était pas seulement une démarche de phi-listin, comme tentait de nous l'expliquer Goe-the dans la scène de son Faust  qui se dé-roule dans la taverne d'Auerbach, mais bel et bien une conception juridique dûment réfléchie et bien comprise, de ne pas aller se mêler des querelles entre les peuples qui s'entr'égorgeaient dans les lointaines tur-quies. Et ces peuples, qui vidaient leurs que-rel-les, étaient heureux que d'autres ne vins-sent point se mêler de leurs guerres.

II.
Mais cette histoire du monde, qui n'est pas l'histoire de la politique-monde, ne constitue pas une sorte de préhistoire marquée par le barbarisme, comme tentent de nous le faire accroire les théoriciens progressistes du droit des gens. Cette histoire du monde n'é-tait pas la transposition au niveau interna-tional de l'état de nature tel que le conce-vait Hobbes, c'est-à-dire un état de bellum om-nium contra omnes  (de guerre de tous con-tre tous). Cette histoire était plutôt carac-té-risée par l'application générale du principe suum cuique  (à chacun selon ses besoins) aux conflits entre les puissances. Les peu-ples jouissaient de davantage de droits, à cet-te époque où il n'y avait pas de droit des gens, qu'en notre époque qui se dé-clare régie par ce dit droit des gens. Celui-ci a com-men-cé sa carrière comme correctif à la poli-tique-monde, à réussi à s'imposer comme idéologie régissant la politique-monde et pé-rit lamentablement, au-jourd'hui, sous nos yeux, comme marie-couche-toi-là de la po-li-tique-monde.

III.
Vu les débordements qui caractérisent tout ce qui relève de la politique, l'histoire du monde, celle des siècles passés, a été une i-dylle. Les péripéties qui ont conduit à trans-former l'histoire du monde en poli-tique-mon-de ne procèdent pas d'une trans-for-ma-tion de la conditio humana  mais plu-tôt d'u-ne transformation de la conditio tech-nica. La politique, en tant qu'espace d'action jadis réservé à la polis,   a débordé toutes ses li-mi-tes dès que le globe terrestre a été acces-sible en tous ses points grâce aux progrès des communications, dès que le franchis-sement des distances s'est accéléré et dès que les potentiels exploitables ont crû verti-gineu-se-ment en quantité. Ni l'imagination généra-li-sante ni la clairvoyance juridique ne suffi-saient plus pour prévoir les consé-quence de cette modification globale des conditions tech-niques.

IV.
Le premier stade de l'ère de la politique-mon-de à été la constitution des grands em-pi-res coloniaux. C'était l'époque de la domi-nation européenne qui soumit à son autorité politique et militaire les lointaines turquies, pour reprendre l'expression qu'a utilisée Goe-the dans la scène de la Taverne d'Auer-bach. Cette époque a duré 300 ans.

V.
Le deuxième stade de la politique-monde a été celui de l'impérialisme économique des Etats-Unis d'Amérique du Nord, qui s'est d'emblée donné pour objet, non seulement d'hériter des colonies européennes, mais aus-si de faire des métropoles européennes elles-mêmes des objets de ses convoitises. Cet impérialisme a avancé ses pions en par-lant du principe dit "des portes ouver-tes". Portes qu'il enfonçait quand elles ne s'ouvraient pas volontairement ou quand el-les se fermaient. Avec le Pacte Kellog, l'im-périalisme américain mettait tout en-nemi au ban des nations; avec Bretton Woods, il soumettait tous ses amis.

VI.
L'impérialisme économique américain a mar-qué de part en part le 20ième siècle, le précipitant, inconsciemment, dans la guer-re civile universelle, laquelle constitue, me semble-t-il, le troisième stade de la poli-tique-monde. La guerre civile universelle a com-mencé dès qu'il a semblé technique-ment pos-sible, moyennant un petit coup de pouce, de s'emparer de la puissance mondiale. Pour ralentir ou prévenir ce petit coup de pouce, l'impérialisme révolutionnaire rus-so-soviétique se posait en concurrent.

VII.
Contre l'idée d'une politique-monde, la pen-sée en termes de grands espaces (Groß-räume)  s'est constituée au 20ième siècle. En économie politique, c'est Rosa Luxemburg qui a développé le concept de grand espace, en constatant que la plupart des pays étaient de moins en moins capables de vivre en au-tarcie économique, vu les dé-veloppements de la révolution industrielle. Sur le plan du droit, Carl Schmitt a théorisé le "grand es-pace" en disant qu'il était une aire où les puissances qui lui sont exté-rieures se vo-yaient signifier une interdiction d'inter-ve-nir.

VIII.
Les deux guerres mondiales ont été menées pour empêcher qu'un "grand espace" euro-péen ne se construise politiquement. La pre-mière guerre mondiale a été menée con-tre l'alliance entre le Reich allemand et la Monarchie danubienne austro-hongroise, qui avaient acquis, au cours du conflit, et plus inconsciemment que consciemment, une nouvelle dimension sous l'étiquette de "Mitteleuropa". La seconde guerre mon-dia-le a été menée, elle, contre le IIIième Reich qui poursuivait consciemment une politique de "grand espace" mais qui échoua parce qu'il mit en ¦uvre des moyens inadéquats. A la suite de l'échec du IIIième Reich, l'Eu-rope est tombée sous la double hégé-mo-nie de deux puissances extérieures à son espace, l'Amérique et la Russie. Cette double hégémonie constituait le statu quo de la guerre civile universelle, statu quo où les deux puissances rivales attendaient cha-cu-ne, à l'affût, leur chance de s'emparer seule de la puissance mondiale.

IX.
Mais les deux puissances de dimension mon-diale, en voulant maintenir ce statu quo, se sont épuisées politiquement et éco-no-mi-quement. L'Etat mondial, qui semblait tech-niquement réalisable, est un projet qui dépasse, en fait, les forces de tout sujet his-torique. Les phases successives du déclin de l'URSS, première puissance à avoir atteint le bord du précipice, ont provoqué l'euphorie aux Etats-Unis, où l'on a cru que plus rien ne bloquait la route vers la puissance mon-diale sans partage. Et les Américains ont at--taqué, dans la zone du Golfe Persique. Ce choix géographique n'est pas dû au hasard. L'annexion du Koweit par l'Irak a été un pre-mier pas vers la constitution d'un "grand espace" arabe au Moyen-Orient, qui, grâce à ses immenses réserves de pétrole, aurait pu faire basculer la politique-monde hors de ses assises. La guerre du Golfe a donné les résultats que l'on sait. Mais il ne faut pas s'attendre à ce que la défaite ira-kienne permette d'inaugurer le "nouvel ordre mondial" sous la direction de l'Amé-ri-que, annoncé par le Président Bush. La vic-toire américaine laisse supposer une longue présence des troupes US dans la ré-gion ara-bique, ce qui aura pour consé-quence iné-luctable, de grever considérablement le bud-get américain, aussi considérablement que l'avait grevé le statu quo d'avant le dé-clin soviétique. La présence en Europe était déjà de trop; couplée à une présence en Orient, elle n'est plus tenable.

X.
La fin de la politique-monde est en vue. L'aurore d'une ère de "grands espaces", en tant que cadre d'action de la politique fu-ture, est proche. Mais le "grand espace" eu-ro-péen ne peut naître d'une structure comme la CEE, structure-appendice liée par imbrication économique aux Etats-Unis, structure-appendice dirigée par des élites corrompues. La naissance d'un "grand espace" présuppose sa libération, son indé-pen-dance.


(texte issu de Staatsbriefe, 3/1991; adresse: Staatsbriefe, c/o Dr. H.D. Sander, Butter-melcherstr. 19, D-8000 München 5).

[Synergies Européennes, Vouloir - Staatsbriefe (München), Juillet, 1991]