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Les descendants de Wodan par les Angles et les Saxons

Bernard Mengal

 

Attachés au principe généalogique, les anciens Scandinaves aimaient se remémorer la lignée de leurs ancêtres. Cette passion est à rapprocher de la quête des origines qui se reflète dans leur poésie et leurs anciens ré-cits. Ils concevaient le mon-de comme une suite d'engendrements successifs dont l'é-po-que où ils vivaient était le résultat, le procédé généalogique sous-tendait leur uni-vers mental et irradiait l'ensemble des acti-vités de leur société. Ce phéno-mène ap-pa-raît le plus clairement dans les chants hé-roïques dans lesquels étaient exaltés les tradi-tions guerrières et l'honneur de la lignée. A cette époque de tradition orale, les an-cê-tres, surtout s'ils étaient glorieux, étaient rap-pe-lés à la communauté et étaient é-non---cés aux étrangers rencontrés. Cette pra-tique d'énu-mé-rer père, grand-père et ancêtres, permet-tait d'identifier quel-qu'un et d'établir les an-té-cédents de sa va-leur. Car, dans cette opti-que, la gloire des ancêtres se reflète en leurs des-cen-dants. Ce prin-cipe est basé sur la trans-mis-sion du sacré, de ce pouvoir (me-gin)  particulier à chaque li-gnée, de cette essen-ce la plus in-time des êtres qui s'exprime par la notion de destin. Les chances de suc--cès, la bra-voure et l'honneur qui s'y rat-ta-chent procèdent de cet ordre d'idées. De plus, les lignées les plus glorieuses re-ven-di-quaient souvent une ori-gine héroï-que commune. Les généalogies royales pour--suivaient un but politique qui con-sis-tait à fon-der leur légitimité sur une fi-liation privi-lé-giée. Car dans cette société paysanne, ani-mée par une aristocratie cul-tu-relle et mili-taire, les lignées dynastiques jouissaient d'u-ne consécration religieu-se. L'essence du pou-voir royal étant in-time-ment lié au culte, les anciennes ro-yautés avaient un caractère sacré et tiraient leur prestige d'une ascen-dance divine.

 

L'ascendance wotanique des rois saxons

Au cours des Vième et VIième siècles, des vagues successives de Germains et de Scan-dinaves envahirent l'actuelle Angle-terre et repoussèrent toujours plus loin les popula-tions bretonnes. Les Jutes origi-naires du Jut-land fondèrent le royaume de Kent, les Sa-xons les royaumes de Sus-sex, Wessex, Essex et Middlesex, les An-gles ori-ginaires du Schles-wig fondèrent les royaumes de Ber-ni-cie et Deire (North-umberland), d'Estanglie et de Mercie. Mal-gré la christianisation, ces peuples con--servèrent des traditions héritées de leurs pays d'origine. Parmi celles-ci, la pré--tention des souve-rains de descendre du dieu Wôden (variante anglaise de Wô-dan) fut telle-ment tenace qu'elle se retrouva sous la plume de scribes chré-tiens. Bède (ou Be-da), surnommé "le vé-nérable" qui écrivit entre 700 et 731, eut dans ce registre une im-por-tance capitale car il reproduisit une gé-néalo-gie de ce ty-pe.

Beda I, 15: "Hengist  et Horsa Š erant filii Uictgilsi, cuius pater Vitta, cuius pater Uect-a, cuius pater Uoden, de cuius stirpe multa-rum provinciarum regium genus ori-ginem duxit." (Hengist et HorsaŠ étaient fils de Wict-gils, lui-même fils de Witta, fils de Wec-ta, fils de Wôden dont sont issus les rois de nombreux pays!).

D'emblée, le fondateur du royaume de Kent, Hengist, se reliait à Wôden, dieu de la prophétie, de la poésie, des runes et des guer-riers. Cette liste est caractéristique du goût prononcé des poètes scandinaves pour les allitérations et du choix traditionnel des noms à l'intérieur d'une famille. Les noms faisaient en effet partie du patrimoine fami-lial, et la transmission de syllabes caractéris-tiques des noms des ancêtres, ainsi que le pro-cédé allitéré, étaient fort prisés. Dans le cas de la dynastie de Kent, cette filiation est toute symbolique et nous pouvons douter de la réalité de rois ayant porté les noms de Wecta, Witta et Wictgils (le son w- est trans-crit u- chez Bède). D'ailleurs la signification de ces noms n'est pas claire. Notons égale-ment que, d'après cette mention, plusieurs rois anglo-saxons prétendaient descendre de Wôden.

 

Woden, Frealaf, Geat

La suite de cette généalogie se trouve dans Beda II, 5: "Erat autem idem Aedilberct fi-lius Irminrici, cuius pater Octa, cuius pater Oeric cognomento Oisc, a quo reges Cantua-riorum solent Oiscingas cogno-mi-nare, cuius pater Hengist".  Cette fois-ci nous avons af-faire à des sou-verains histo-riques et, malgré quelques obscu-rités, l'étymologie de ces noms est con-nue. P. ex: Aedil-berct "noble et brillant", nom caracté-ristique chez les Germains et les Scandinaves.

Vu le prestige de l'¦uvre de Bède en Angle-terre, ces filiations à caractère dy-nasti-que ne pouvaient manquer d'inspirer d'au-tres sou-verains et d'autres scribes. C'est ainsi que vers 790, sous le règne du roi Offa de Mercie, le souverain anglais le plus puis-sant du mo-ment, fu-rent mises par écrit les principales lignées dynastiques d'Angleterre: Kent, Est-anglie, Mercie, Deira, Bernicie. Il en existe plu-sieurs ma-nuscrits qui présentent des par-ticularités graphiques propres aux diffé-ren-tes écoles de copistes. Ces généalogies sont rédigées en vieil-an-glais suivant la séquen-ce suivante: "ŠWaegdaeg Wodning, Woden Frealafing", ce qui peut se tradui-re par "Waeg-daeg fils de Wôden, Wôden fils de Frea-laf". Toutes ces lignées se ter-mi-nent par ces deux der-niers mots, un peu comme si le scribe avait voulu mon-trer que Wôden était seulement un rex bar-barorum en lui attri-buant un ancêtre Frealaf, par ailleurs tout à fait inconnu. De plus, dans la lignée de Lin-dis-farne, il s'est amusé à surenchérir et a ajou-té trois ou quatre noms pour finir par Geat. Or ce Geat anglais est l'équivalent du Gaut nor-dique et est jus-tement un des nom-breux noms attribués à Wôdan-Odhinn. Cet-te ascendance di-vine est con-firmée par d'au-tres ¦uvres, dont l'Historia Brittonum  qui nous dit: "Š fils de Wôden, lui-même fils de Frealaf, Š fils de Geata qui fut dit fils de dieu".

Ces lignées dynastiques sont assez fiables en ce qui concerne les personnages historiques. Toutefois, tous les noms cités ne sont pas ceux de rois. Et lorsque l'on consulte des listes de rois anglais, elles ne coïn-cident pas avec ces généalogies. Ceci est dû au fait que, conformément à la cou-tume germanique, les rois étaient élus au sein de certaines fa-milles princières. Il en résultait que ce n'é-tait pas nécessaire-ment le fils qui succé-dait à son père, mais bien un autre membre de la famille qui était jugé digne de régner.

Dans ce concert de souverains descendant de Wôden, l'Essex est un cas à part. La plus ancienne généalogie les fait des-cendre de Seaxnet, une sorte d'ancêtre épony-me des Sa-xons. Maus, un auteur posté-rieur, s'est empressé d'ajouter "Seaxnet Wodning" "Sax-net fils de Wôden". Si l'opinion de plu-sieurs historiens, que Saex-net ne serait qu'une des nombreuses dénominations de Wôden, est exacte, nous assisterions alors à une double con-fir-mation et à son dédou-blement.

Jusque là, les rois de Wessex avaient été les moins exubérants dans l'exaltation de leur dynastie. A partir de 825, quand ils exer-cè-rent la suprématie sur tous leurs voisins auxquels ils étaient apparentés par divers ma-riages, ils firent mentionner leur filia-tion afin d'honorer leur lignée victorieuse. En ce qui concerne la famille des souverains historiquement con-nus et conservés dans les mémoires, les auteurs firent preuve d'u-ne grande érudition. Quant aux généra-tions antérieu-res, ils s'inspirèrent des tra-vaux de leurs prédécesseurs en y ajoutant les données d'une tradition pour nous per-due. Wô-den seul, ou Wôden Frealafing, se trou--vait encore à la source du lignage, mais ses descendants directs n'étaient plus exac-te-ment les mêmes que ceux des au-tres dy-nas-ties. Ensuite, afin de surpas-ser les généa-lo-gies précédentes, les scribes s'exercèrent à fai--re des développements fantaisistes en reprenant les noms de pseu-do-héros nordi-ques remontant à Geat, auxquels ils ajou-tè-rent encore des noms bibliques et abouti-rent à Adam en passant par Noé. Ces généa-logies peuvent être décomposées en cinq parties:
1) les rois récents; 2) les rois historiques an--ciens; 3) du plus ancien roi historique-ment connu à Wôden, 4) de Wôden à Geat; 5) de Geat à Adam.

Les guerres incessantes entre Anglo-Saxons et Danois diminuèrent à peine l'intérêt pour cette littérature. En re-vanche, la con-quê-te de l'Angleterre en 1066 par Guil-laume le Conquérant, duc de Norman-die, apparut comme une rup-ture dans la continuité dy-nastique. Quand son fils Henry I épousa une petite-fille du der-nier roi anglais, Edward III le Confesseur, les généalogistes s'empres-sèrent de relier la nouvelle dynas-tie à l'ancien-ne en pas-sant par une filiation fémi-ni-ne. Ce même procédé se répéta pour passer aux Planta-genet, aux Tudor, aux Stuart, aux Hano-ver et aux Saxe-Coburg.

Ces descendances de Wôden par les rois an-glo-saxons eurent un succès tellement grand qu'ils furent copiés plus de cent fois et in-corporés à des tables royales, des chroniques, des vies de rois, etc. Un manuscrit arrivé en Islande fut repris et interprété dans plu-sieurs ouvrages islandais et c'est ainsi que l'on découvre avec étonnement, à côté de l'Ed-da de Snorri, une généalogie bilingue anglo-islandaise! Par ailleurs, ces antiques documents sont utilisés dans les généalogies de la famille royale anglaise actuelle. Nous pouvons lire dans G.F. Browne, D.D., D.C.L., the Con-version of the Heptarchy, seven Lectures, London, 1906, p. 40: "Š as the des-cent of Cerdic from the real personage Wo--den was carefully preserved, the Queen's descent from Woden is comple-tely known". "La généalogie depuis le per-son-nage réel de Woden étant soigneu-sement conservée, la lignée de la reine de-puis Wôden est bien con-nue".

Lorsque l'on considère que toutes les famil-les souveraines d'Europe sont alliées d'as-sez près à la dynastie anglaise, il est évi--dent que les princes et les rois Européens con-tem-porains descendent tous des lignées an-glo-saxonnes précitées. En ou-tre, les princes et les princesses qui n'ont pas régné ne sont pas souvent repris dans les docu-ments. Com-me ils ont pour la plu-part donné posté-rité, les innombrables mariages entre les mem-bres royaux, la no-blesse et le peuple font que, s'accu-mu-lant au cours des siècles et suivant  la loi des probabilités, une im-portante partie de la population actuelle d'Eu-rope occiden-ta-le est censée descendre de Wô-den/-Wô-dan.
 
Bibliographie:

- A.M.H.J. Stokvis, Manuel d'histoire, de généalogieŠ tome II, pp. 208 et suiv. 1888, rééd. 1966. Listes royales avec chronologie et arbres généalogiques.
- Erna Hackenberg, Die Stammtafel der an-gelsächsischen Königreiche, 1918. Très bon-ne recension des sources manuscrites et des lignées royales.
- Henry Sweet, The oldest English Texts, 1885, rééd. 1966, p. 170.
- Ferdinand Lot, Nennius et l'Historia Brittonum, 1934.
- Kenneth Sisam, Anglo-Saxon Royal Genea-logies, in Proceedings of the British Academy  1953, p. 305.

[Synergies Européennes, Combat Païen, Octobre, 1991]