L'urbanisme, du sacré au post-moderne
Pierre Le Vigan
La ville, espace du sacré et du politique a connu, par la mise en circulation de la raison dans la rue, une involution réductrice à la juxtaposition d'¦uvres d'art. Celles-ci obéissent à une morale artis-ti-que nouvelle qui est celle de la nouvelle classe dominante: la bourgeoisie.
L'architecture et l'urbanisme se sont ainsi retour-nés contre la ville. Le mouvement moderne cons-ti-tue le point culminant de ce retournement dans sa formulation esthétique. Mais son dépassement constitue-t-il pour autant une réconciliation avec la ville?
Tous les peuples qui ont cherché à jouer un rôle dans l'histoire ont construit des villes. Spengler notait: " toutes les grandes cultures sont des cul-tures citadines. () L'histoire universelle est l'histoire des cités" (Le déclin de l'Occident). Dès l'origine, la construction des villes a été profondément dépendante de l'état des rapports sociaux. Leur conception est le reflet d'un regard spécifique de la communauté sur elle-même. La ville est un miroir des rapports entretenus par les hommes entre eux. Mais la ville n'est pas qu'une superstructure de rapports sociaux. Les conceptions qui ont présidé à la naissance de chaque cité retentissent dans le futur longtemps et ne sont pas un simple socle passif de mouvements historiques. Aussi les conceptions en matière d'art et de bâtir les villes sont-elles tout autre chose que l'addition de recettes techniques.
Le mot urbanisme vient du latin urbs (ville); il a été créé par l'architecte espagnol Cerda en 1867. Les nécessaires qualités d'utilisabilité mais non de stricte "utilité" de l'art de bâtir en font une activité technique, qui fait appel aux savoir-faire existants et pousse à leurs développements: construction des enceintes et remparts, recherche des moyens de transports les mieux adaptés Sous cet angle-technique-c'est donc l'art de résoudre des problèmes techniques de construction et d'utilisation de l'espace. Mais de même que l'es-sence de l'économie ne peut être ramenée au problème de la rareté celle des biens ou celle du travail l'essence de l'urbanisme ne se résume pas à la gestion de l'espace.
Aménager et imaginer
Quand José Ortega y Gasset affirme au début du siècle: "Trouver de la place devient le problème de tous les instants" (La révolte des masses), son propos illustre la transformation des hommes en masses qui est le fait des Etats modernes. La question de la place existe par rapport à cer-taines contraintes d'efficacité (rapidité de com-mu-nication, création de pôles d'attraction), qui sont le fait de pouvoirs poli-tiques projetant leurs peuples dans un monde de lutte permanente.
Avant d'être l'art d'aménager, l'urbanisme est l'art d'imaginer. La façon de poser des pro-blèmes n'est pas neutre et définit précisément une culture. L'urbanisme est une production culturel-le et c'est pour cela qu'au-delà de la ges-tion de l'es-pace, ce qui domine son histoire est le rap-port entre des formes et un être collectif diffé-rent suivant les espaces et les époques. C'est à cette lu-mière que prennent leur sens les irratio-nalités apparentes des villes tenant compte, no-tamment, de la place des dieux et du pouvoir politique et qui, dans leur variété, témoignent de rapports au monde multiples.
Le synoecisme athénien
Le cas de la cité grecque antique est
caractéristique. L'ordre qui s'y manifeste est dû, selon Gas-ton Bardet, "non à un
tracé régulier, mais à la localisation précise de chaque organe là où il doit
remplir sa fonction propre. () Par la sépara-tion des monuments, par leur
balancement, par leur présentation non dans l'axe mais sur les an-gles qui traduit
le pluralisme originel existant au sein de la cité grecque Athènes magnifie le
synoecisme, autrement dit la fédération de petits groupes autonomes. Enfin, par son
Acropole, el-le tend à dépasser cette communauté fédérale et pré-pare le sommet
suivant: celui de la commu-nion médiévale" (L'urbanisme, PUF, 1945).
En clair, l'urbanisme traduit la structure mentale des peuples. En ce sens, et très
logiquement, la mé-di-tation sur la meilleure forme ur-baine n'est donc pas présente
dès le départ dans la pensée grec-que. Plusieurs tendances diffé-rentes s'affirment
au cours des siècles: plan or-thogonal de l'ar-chi-tecte et philosophe Hippodamos
de Milet, avec la division de la ville en îlots (insulae) dont la taille est
différente suivant les quartiers, recherche du monumental et des perspectives (Pergame),
avec un plan non orthogonal mais dicté par le relief, développement diffus d'Athènes
aux rues tor-tueu-ses et aux limites floues. Le flou de ces li-mi-tes s'explique: la cité
grecque est le reflet d'une conception de la citoyenneté non obligatoirement liée à la
ville. La cité (polis) est une communauté de citoyens dont l'habitat est
dispersé. C'est un con-cept politique non un espace bâti, et la créa-tion
de villes ne donnera jamais aux citadins plus de droits qu'aux ruraux.
La ville romaine: un projet politique
et religieux
Plus encore que la cité grecque la ville romaine exprime un projet indissociablement
politique et religieux. Il s'analyse notamment dans une institution comme le pomerium
(ou pomoerium) qui était l'espace libre aménagé autour de l'enceinte de Rome,
dans lequel il était interdit d'habiter et de cultiver. A l'intérieur de l'enceinte de
la ville, dont les limites furent plusieurs fois reculées, des règles très précises
limitaient le pouvoir des consuls.
"Un général victorieux, écrit Pierre Grimal, au retour de sa campagne, se voit interdire de franchir la limite pomeriale aussi longtemps qu'il désire demeurer imperator, en attendant, par exemple, que le Sénat consente à lui décerner les honneurs du triomphe. Si, même par mégarde, il posait un pied à l'intérieur du pomerium, il perdrait sa qualité et ne pourrait plus aspirer à triompher" (Les villes romaines, PUF, 1971). Ainsi, l'espace de la ville a une forte signification politique et spirituelle. Elle n'est pas seulement manifeste dans la capitale de l'Empire.
Dans le plan-type des villes romaines sont
conjuguées à la fois des exigences techniques de reproductibilité le plan est
conçu pour être utilisable par de simple soldats en campagne, et des constituants
qui relèvent non d'une intention pratique, mais religieuse. C'est le cas de l'axe
est-ouest (decumanus) coupant l'axe nord-sud (cardo). Pour J.J. Wunenburger,
"le plan en croix représente analogiquement le carrefour des orientations
cosmiques" (Le sacré, PUF, 1981). Tout particulièrement dans les marges
occidentales de l'empire, ce plan est un instrument de romanisation, ou, si l'on en croit
les propos prêtés au rebelle breton Galcacus par Tacite, d'"ac-coutu-mance à
l'esclavage". La ville ro-maine n'est en effet pas une simple aggloméra-tion
d'hommes. Le sol de la ville est consacré aux dieux. Et sur ce sol, fontaines,
sanctuaires, lieux de réunion per-mettent l'éclosion d'une so-cialité qui font de ces
colonies, comme le dit Grimal, "une image de Rome".
L'enveloppement du centre
Même après la chute de l'Empire romain, la ville en Occident reste, comme écrit
Jean Pierre Muret "l'ombre de la ville romaine" (La ville comme pay-sage,
C.R.U, 1980). Le plan radiocon-centri-que est employé concuremment au plan orthogo-nal.
Bastides et villeneuves, c'est-à-dire les villes liées à des opérations de
défrichement ont un tra-cé irrégulier mais obéissant souvent à la for-mule de
l'enveloppement du centre (l'église) par des cer-cles concentriques de rues bordées de
mai-sons, d'autres rues partant du centre vers la pé-ri-phé-rie (cf. revue Monuments
Historiques, n°158, août-septembre 1988). Mais les tracés or-thogonaux sont de plus
en plus fréquents à partir du XIIième siècle. Dans ceux-ci, les places sont
considérées comme une des cases du qua-drilla-ge. De ce fait, "les rues débouchent
aux angles et les courants de circulation restent tan-gentiels aux côtés" (J.L.
Harouel, Histoire de l'urbanisme, PUF, 1981). La tendance du Moyen-Age est ain-si
de considérer comme sou-haitable le plan or-thogonal, même s'il n'est ap-pliqué que
dans certaines de ses villes nouvelles.
Quand le monument devient
"cible"
La Renaissance voit le développement de conceptions qui s'épanouiront pleinement à l'âge clas-sique (XVIIième, XVIIIième siècles). Elle re-présente une période favorable pour l'éclosion de plans radioconcentriques, tel celui de Palma-Nuo-va (1593). De tels plans permettent au mieux de mettre en valeur un monument central. Autre cas de figure: l'élaboration de synthèse entre les plans radioconcentriques et orthogonaux, la pla-ce centrale devenant par exemple un carré ou un rectangle.
La perspective devient volontiers monumentale, le monument est une "cible" (G. Bardet): il doit être visible dans l'axe d'une rue. En consé-quence, on n'accède plus aux places par les angles, mais par le milieu de chaque côté. Simulta-nément, c'est selon des normes strictes de proportion que les façades sont percées de fe-nêtres. Ces normes tendent d'ailleurs à être im-posées à d'au-tres éléments que les façades, et à être étendues à toutes les constructions quand le pouvoir politi-que est en mesure de le faire.
C'est ce que fait Ludovic Le More dans la
petite ville lombarde de Vivegano, comme le note Jean-Louis Harouel qui précise:
"L'unité de style cons-ti-tue donc le visage architectural de l'in-dividualisme de
la Renaissance" (op. cit). C'est le re-tour en force du programme en urba-nisme et
architecture. Ces programmes sont ali-mentés par d'importantes réflexions théoriques,
comme cel-les d'Alberti, ou de Thomas More qui pousse à l'ex-trême la volonté de
standardisation ("L'Uto-pie").
Crainte de la démesure
On construit pourtant relativement peu durant la Renaissance et c'est une constante de
l'ur-ba-nisme que les périodes de réflexion y sont déphasées par rapport aux périodes
de réalisa-tion. De plus, les hommes de la Renaissance craignent la démesure. Ils ont
aussi désappris à travailler à grande échelle. Au début du XVième siècle, Rome n'a
guère plus de 30.000 habitants contre près d'un million au IIIième siècle après JC.
Enfin, la crainte du gigantisme des hommes de l'art rejoint une préoccupation du
politique qui est la maîtrise des extensions.
Le faubourg, palliatif au gigantisme
urbain
Celle-ci est difficile à appliquer. A Paris, le pouvoir royal ne parvient pas à élargir les rues, malgré des mesures apparemment autoritaires comme l'ordre d'Henri II de démolir tout ce qui serait reconstruit au mépris de la législation en vigueur au moment des travaux. La crainte perce d'un gigantisme de la capitale: "Dès 1548, Henri II interdit tout nouvel accroissement de Paris" (Ha-rouel, op.cit.). Ce refus de l'extension de Pa-ris est repris par Louis XIII et Louis XV (Déclaration royale de 1724), et entretemps, la création de Versailles par Louis XIV peut s'analyser comme une volonté d'endiguer ce dé-velop-pement par la création d'un pôle secon-daire.
Le corollaire de cette politique est une
définition précise des faubourgs comme étant le territoire au delà des bornes, avec
une réglementation différenciée de celle de la ville. Ainsi y sont prescri-tes des
maisons basses, sans portes cochères, et uni-quement sur des terrains ayant façades sur
des rues existantes. Le pouvoir royal entreprend de lutter contre l'urbanisation sauvage.
Les places royales
Au cours de l'âge classique, les principes de la re-naissance sont devenus dominants:
rectitude des rues principales, régularité des façades. Ces principes ne sont plus
seulement le reflet de la volonté de l'homme de retrouver dans l'espace bâ-ti la
perfection originelle du monde créé par Dieu. Ils sont aussi pour le pouvoir des
instruments d'illustration de sa grandeur. Les places royales (par exemple la place des
Victoires et la place Vendôme à Paris) sont, comme l'écrit Harouel, "un moyen
d'exalter la ferveur monar-chique".
Ces places témoignent aussi remarquablement de l'évolution des mentalités. A Reims, les allégories du piedestal de la statue de Louis XV représentent "une femme dont le visage serein ex-prime la douceur du gouvernement et un citoyen heu-reux assis sur un ballot de marchandises" (id.). "Plus on va vers le terme du XVIIIième siè-cle, plus le genre urbanistique de la place roya-le véhicule des abstractions antinomiques au système politique et au droit public en vigueur. Der-rière la place royale s'esquisse de plus en plus la place de la nation" (ib.).
Une métamorphose est en cours. La ville devient l'espace d'un compromis de type nouveau entre le politique et la société marchande. Au terme du processus, le triomphe de l'individualisme et le "règne du on" (Heidegger). Cette évolution n'est pas une rupture. Pour Gaston Bardet, elle "est la conséquence d'une baisse continue de la spiritualité, donc de l'art depuis la Renaissance". Et elle constitue un divorce de la forme avec l'être qui n'a pas attendu la Révolution Française pour se manifester.
De son côté, Michel Ragon note que la préhistoire de la ville capitaliste est longue: " des cités mar-chandes médiévales à l'idéologie cartésienne, de l'aménagement des villes hollandaises à partir du XVIième siècle au culte de la déesse raison" (L'homme et les villes, Berger-Levrault, 1975). De toute évidence, l'urbanisation capitaliste fut le fruit de germes anciens.
Le modernisme: produit de la
révolution française et de la révolution industrielle
Elle prend son plein essor avec d'une part la conjugaison de la Révolution Française et
de son influence européenne, d'autre part de la révolu-tion industrielle. Celle-ci
alimentée en main d'¦uvre par l'explosion démographique génère l'afflux de
déracinés dans les villes, lieux de concen-tration des richesses et du pouvoir. Les
extensions des villes se font ainsi à un rythme historiquement sans précédent, mais
dans un contexte idéo-lo-gique précis. Un élément en est très vite ai-sément
repérable: l'irrespect pour le passé, mani-fes-te par exemple dans le "plan des
artistes" sous la Révolution. Des points de vue déjà mo-der-nes s'expriment. Ainsi
Ledoux affirme: "pour la première fois on verra sur la même échelle la
magnificence de la ginguette et du palais". Et de la décoration il dit: "Tout
ce qui n'est pas indis-pen-sable fatigue les yeux, nuit à la pensée et n'a-jou-te rien
à l'ensemble". Mais le re-fus de la dé-co-ration n'est pas alors le dédain de la
beauté.
Moins de cent ans après la Révolution,
on obser-ve l'éclipse des projets prétendant à l'harmonie, à la beauté, notions
héritées de la période pré-mar-chande. L'urbanisme de la voluptas se
rabat sur un urbanisme de voirie et d'égoûts. Cette évo-lution ne se fait évidemment
pas de manière uni-latérale, ni sans compromis entre le pouvoir politique et les
intérêts de la bourgeoisie. Un tel com-promis est illustré par Haussmann. Son ¦u-vre
d'administrateur et de lotisseur, est néan-moins aussi une ¦uvre urbanistique, notamment
grâce à l'influence des conceptions de Napoléon III sur l'embellisse-ment,
l'assainissement, l'a-mé-lioration de la si-tuation des classes labo-rieu-ses.
L'¦uvre de Haussmann
Les travaux haussmanniens, pour n'être pas réductibles au financement public de
l'enrichissement privé, composent effectivement avec les exi-gences de la classe
capitaliste. Ils composent aus-si avec l'opposition libérale, dé-fenderesse a-vec Jules
Ferry du droit absolu de propriété (cf. Leo-nardo Benevolo, Aux sources de
l'urbanisme moderne, p. 175, Horizons de France, 1972). Enfin, même dans ses aspects
indéniablement positifs comme la création de nombreux jardins, l'¦uvre d'Haussmann est
marquée par l'idéo-lo-gie bourgeoise de la ferme-ture et du contrôle (jar-dins clos et
dissociés des voies de passage par exemple). Cette ¦uvre inaugure un urbanisme de masse
dans une ère individualiste. Les consé-quen-ces de cette con-tradiction seront lourdes.
El-les se résument dans le divorce entre l'urbanisme et l'architecture.
Avant le XIXième siècle, urbanisme et architecture étaient liés. Un programme de quatre bâtiments sur une place relevait à la fois de l'un et de l'autre. Dorénavant, on crée d'abord des voies, on impose éventuellement des façades, mais l'arriè-re des bâtiments donne fréquemment, même dans les "beaux quartiers", sur des cours petites, sombres, insalubres. "Les constructeurs du XIXiè-me siècle, précise Joseph Belmont, ont sou-haité concilier deux objectifs à première vue inconciliables: édifier des immeubles très ren-tables et les faire ressembler aux palais des rois dis-parus. C'est ainsi que toutes les habitations de l'époque ont été construites en pierre de taille sur la rue et en plâtras sur la cour" (Modernes et post-modernes, éditions du Moniteur, 1987). Il y a là imposture évidente.
Elle inspire à l'historien de
l'architecture Jean-Char-les Moreux les commentaires suivants: "Il n'y a plus
d'architecture véritable, le lien avec le passé est brisé, la géométrie sensible de
Vitruve, de Bramante, de Palladion, de Delorme, de F. Blondel, est abandonnée, oubliée,
ignorée. Les ar-chitectes s'inspirent sans en saisir l'esprit du ro-man, du gothique, de
la Renaissance ou du XVIIiè-me siècle français, styles qu'ils traitent sans art et
mélangent avec désinvolture. C'est le rè-gne de l'académisme." (Histoire de
l'architec-tu-re, PUF, 1941). C'est aussi le début d'une ar-chi-tecture de la
citation et non de l'allusion. Si cel-le-ci peut se définir comme la "combinaison du
jeu et du sérieux" (Raymond Abellio), la ci-ta-tion est scolaire, et elle est aussi
morale. Ce n'est pas par hasard qu'elle s'impose aux temps bour-geois.
La technique permet d'éviter le
factice
Au rebours de ce mouvement, la technique permet au contraire dans sa brutalité d'éviter le facti-ce. Elle se développe moins comme réponse aux be-soins de construction de masse que comme ma-nifestation de la composante faustienne dans la révolution industrielle. L'utilisation de maté-riaux nouveaux, à la fin du XIXième siècle, le mé-tal et le béton armé, permit, dans des domai-nes généralement autres que l'immeuble d'ha-bi-ta-tion, des réalisations d'une incontestable beau-té. Et les ouvrages d'un Eiffel (malgré sur sa tour des ajouts inutiles comme les arcs), ou d'un Freyssinet, forcent généralement l'admiration par leurs lignes très pures, expres-sion d'une admi-ra-ble maîtrise technique. Mais il s'agit là de réali-sa-tions architecturales isolées. Car il n'y a pas de pro-jet urbain dans la civilisa-tion capitaliste. "La vil-le idéale de l'homme d'affaire est celle que l'on peut facilement diviser en parcelles négociables", écrit Michel Ragon. "A la ville biologique mé-diévale se substitue la ville du profit, réglée com-me un livre de compte" (id.).
Cette ville capitaliste engendre en
réaction des réa-lisations diverses, reflétant un idéal à la fois hygiéniste et
communautaire, voire communiste: ci-tés jardins de Robert Owen (New Lanark) ou Ray-mond
Unwin, familistère de Godin, Grand Hor-nu
Courant culturaliste et courant
naturaliste
Elle est soumise au feu des critiques théoriques avec l'architecte viennois Camillo Sitte (1843-1903). Pour celui-ci, toute construction de bâtiment est ¦uvre d'art. Alors que de nombreux im-meubles ont été construits par des ingénieurs, C. Sitte défend l'idée que la part du concepteur doit rester déterminante. La défense des droits de l'architecte créateur rejoint la critique du caractère non organique de la ville moderne. Dès lors, les élé-ments des débats essentiels du XXième siècle sont en place, et les principaux courants déjà repé-rables:
Le courant culturaliste. Il défend l'idée que la dif-férenciation des cultures doit être préservée. Le principe de la construction de villes nouvelles n'est pas rejeté, mais celles-ci doivent se situer à côté de l'ancienne ville et non à sa place. Camillo Sitte et l'architecte allemand Stübben font partie de ce courant. L'¦uvre de Lyautey au Maroc, res-pectueuse de l'identité de la ville musulmane, peut y être rattachée. Mais au total peu de réalisa-tions du XXième s'inscrivent dans la lignée de ce courant fécond du XIXième siècle, margina-li-sé en notre siècle.
Le courant naturaliste, qui s'est développé initialement aux Etats-Unis, défend l'idée que l'ha-bitat doit consister en maisons individuelles. Mais à trop mettre les villes à la campagne, il n'y a plus de ville. Tout juste des villages. Aussi n'est-il pas abusif de dire que ce courant refuse la ville. Le technocrate urbaniste Joseph Belmont pronostiquait récemment (Murs Murs, décembre 1988) la disparition de la distinction entre villes et campagnes, témoignant ainsi de la survivance de vieilles chimères anti-urbaines. Si toute classification en courant n'était réductrice, on pourrait dire que le XXième a dû combler les "naturalistes" par la rurbanisation d'importants es-paces: l'urbanisation molle a en effet touché de nom-breuses campagnes (nouveaux "villages" d'I-le-de-France, par exemple) tout en diluant l'ur-banité des petites villes.
Enfin, l'illusion rationaliste et le mythe
de la trans-parence sociale parcourent des réalisations qui annoncent le mouvement
moderne.
La Charte d'Athènes
1933. Regroupés à l'occasion des Congrès Internationaux d'Architecture Moderne (CIAM), plusieurs architectes dont Le Corbusier élaborent la Charte d'Athènes. On peut y lire: "Les clefs de l'urbanisme sont les quatre fonctions: habiter, tra-vailler, se recréer, circuler (). Les plans déter-mineront la structure de chacun des secteurs at-tribués aux quatre fonctions-clefs et ils fixeront leurs emplacements respectifs dans l'ensemble. Les fonctions-clefs auront chacune leur autono-mie". C'est l'acte officiel de naissance du mou-ve-ment moderne. A la fois critique par rapport au XIXième siècle, et tributaire des mêmes fan-tas-mes normatifs, le courant progressiste ou "mo-der-ne" (on peut jusqu'à un certain point consi-dé-rer ces termes comme synonymes) mettra plus de cinquante ans à faire craquer les cadres rigides de l'haussmannisme et à dominer l'architecture. Mais dès les années 30 est produit l'essentiel de son discours, notamment en Allemagne sous Wei-mar, avant même la Charte d'Athènes.
Le courant moderne n'a pas de lien exclusif avec une sensibilité politique, comme en témoigne l'iti-néraire complexe du premier des "modernes", Le Corbusier. Mais il a une cons-tante: la croyan-ce en une science globale de la ville et en la ca-pa-cité de réaliser le bonheur des hommes par un ty-pe urbain unique ou presque. Ce type urbain s'ap-puie donc sur l'idée de l'autonomie de quatre fonctions. En quoi consis-tent les principes appli-cables à chaque fonction?
Le Corbusier
Dans le cas de la fonction d'habitat, il s'agit d'inserrer le logis dans une unité d'habitation, ensemble complet comprenant commerces, services de santé, crèches, etc. Les immeubles sont déso-lidarisés des rues, et éloignés les uns des autres, de façon à dégager la place nécessaire à d'im-por-tants espaces verts. "Introduire le soleil est le plus impératif devoir de l'architecte". La deuxiè-me fonction, le travail, doit obéir au principe de la localisation linéaire près des axes de transport. La fonction de récréation ce que les marxistes ap-pellent reconstitution de la force de travail est celle pour laquelle sont prévus les nombreux es-pa-ces verts. "La ville doit être comme un im-men-se parc", dit Le Corbusier. La fonction de circu-lation doit faire l'objet de créa-tion de voies de dé-placement spécifiques, selon que la circulation con-cerne les piétons (à 4 km/h) ou les véhicules (de 50 à 100 km/h).
Ces conceptions déterminent l'architecture des mo-dernes. Compte tenu de la recherche maximum de la lumière, l'enchaînement entre les cons-tructions est rompu. A ce principe typique de l'architecture baroque mais aussi médiévale est substitué le principe d'autonomie de chaque bâ-timent. L'espace n'est plus limité (comme c'é-tait le cas quand une place clôturait la vision com-me un écrin "enfermant" un bijou). La ville n'est plus hiérarchisé: "L'esthétique de la série dé-pouillement, reproduction à l'identique s'op-po-se avec violence à l'idéal hiérarchique de la tra-dition européenne" (François Loyer, Paris au XIXième siècle. L'immeuble et la rue, éd. Ha-zan, 1987). Christian de Portzamparc remarque: "L'instrumental a remplacé le monumental".
Les solutions constructives des modernes
sont l'ap-plication de leurs principes d'urbanisme: le dé-gagement de l'espace au sol est
assuré par des constructions sur piliers, l'ensoleillement est assuré par la création
d'importantes baies vitrées séparées par des poteaux. L'horizontalité des fenê-tres
est une conséquence de ce choix construc-tif. Elle s'accompagne, fidèle en cela à
Ledoux, de l'absence de toute décoration "superflue" par volonté de
transparence du procédé constructif, rom-pant sur ce point avec les conceptions
archi-tecturales dominant le XIXième siècle bourgeois.
Dissociation entre urbanisme et architecture
Les projets succèdent rapidement aux élaborations doctrinales. Ainsi le Plan Voisin (du nom d'un constructeur d'automobiles), élaboré par Le Corbusier dès 1922 prévoyait la construction de tours de 200 mètres de haut à la place du quartier des Halles à Paris. Dans les conceptions théo-riques des modernes, leur architecture découle de leur urbanisme, il n'en est pas de même dans la construction réelle au XXième siècle. Le change-ment d'échelle des opérations accélère la disso-cia-tion entre urbanisme et architecture. Tout se pas-se désormais comme si la force de l'une im-pliquait la faiblesse de l'autre. Un lien s'établit ain-si entre "une architecture neutre et un urba-nis-me fort" (Joseph Belmont, op.cit.), ou bien une architecture forte et un urbanisme neutre. "D'une façon paradoxale, les époques de crise ont privi-lé-gié une architecture monumentale dans un ur-ba-nisme domestique dans un urbanisme monu-men-tal" (Belmont, ibid.). En effet dans les pé-rio-des de crise ici dans un sens avant tout éco-no-mique les architectes et les intellectuels en général théorisent beaucoup (la Charte d'Athènes date des années 30) et construisent peu: "Les architectes ont rêvé de construire des villes mais ils ont réalisé des édifices. Ils ont souhaité bâtir des séries, mais ils ont construit des proto-types". A l'inverse, le volume considé-rable de cons-truction des années 60 s'est accom-pagné d'une large apathie théorique.
Même si les postulats du mouvement moderne ne sont dominants que de l'après-guerre aux années 1975, c'est dès les années 30 qu'est produit l'essentiel de son discours, notamment en Allemagne sous Weimar, avant même la Charte d'Athènes.
Dès l'origine, les conceptions et projets
des modernes se heurtent à des critiques de fond comme celles de Gabriel Bardet: "Il
transposera, écrit-il, du "du Corbu", le cubisme de la peinture dans l'art
abstrait, dont il fera une sorte de sculpture à l'échelle des masses. Chacun connait ses
grandes mises en scène: gratte-ciels, maisons-tours ou maisons-murs dans lesquels des
hommes-mo-dules interchangeables doivent vivre comme des phalanstériens de Fourier. Ses
pro-jets-obus sont contraires aux besoins d'une civi-lisation qui réclame des structures
souples et non de lourdes casernes" (op. cit.). De son côté, Françoise Cho-ay
résume ainsi la pensée des mo-dernes: "Le scandale auquel ils veulent remédier,
c'est que la ville n'est pas la contemporaine des toiles de Mondrian".
Le moderne, expression de la technocratie
Bardet constatait que les projets des modernes n'eurent "aucun succès avant le triomphe de la te-chnocratie de cet après-guerre". Le succès des mo-dernes est en effet né de la conjonction entre la montée des thèses fonctionalistes et uniformisan-tes, le pouvoir nouveau de technocrates décidés à combler le retard en équipements accumulé par les vieilles équipes politiques de la IIIième Ré-publique, et les stratégies nouvelles du capital immobilier.
Le passage à l'acte des modernes a amené à observer un certain nombre de conséquences de leurs postulats. "Dès 1961, la sociologue Jane Ja-cobs, analysant les échecs de l'urbanisme et de la rénovation (*) urbaine aux Etats-Unis, montre que l'abandon de la rue entraîne la disparition des principaux avantages de la vie urbaine: sé-cu-ri-té, contacts, formation des enfants, diversité des rapports Elle ajoute que la stricte applica-tion du principe du zoning vide dans la journée les quartiers d'habitation: il y règne alors un sen-timent d'ennui qui vient renforcer la standardisa-tion de l'architecture" (J.L. Harouel, op.cit.). Ain-si s'aperçoit-on enfin que la ville des mo-der-nes est "avant tout formelle" (Jean-Paul Lacaze).
Quelques hommes politiques finissent par entrevoir le problème. "La terre édifiait une civilisation des relais et des symboles, écrit Paul Granet, la ville secrète la société des ersatz" (Changer la ville, Grasset et Fasquelle, 1975). "Aussi refusons-nous, poursuivait-il, toute dis-cussion a-vec les comptables. Le pouvoir poli-tique doit a-voir le courage de contester ou la force d'ignorer leurs calculs. La civilisation de demain ne naîtra pas, par un merveilleux hasard, de recettes ou d'ar-guments techniques, mais d'un choix politi-que". Des propos sympa-thiques, mais peu suivis d'effets. "La politique de la ville" après avoir os-cil-lé entre la défense de l'environnement, le trai-te-ment local du chômage, semble être vouée main-tenant à la lutte contre "les exclusions" Elle reste une politique d'accompagnement.
Quelque chose a pourtant changé depuis 20
ans. A partir des années 68, la modernité est incluse dans la critique de l'ère
productiviste et de l'arro-gance de la technique. Le positionnement des im-meubles en
fonction du chemin des grues, c'est-à-dire de la commodité de la construction,
appa-raît un exemple caricatural de cette prégnance de la technique. Cette critique
d'une certaine moder-nité porte d'autant plus qu'elle se conjugue avec une importante
transformation économique. En effet, à partir des années 75, le rythme de la
pro-duction de logements se ralentit très nettement. Cela conduit à s'interroger, dans
le cadre d'opé-ra-tions désormais petites, sur leur intégration dans l'existant. On a
appelé cela un peu vite post-modernité. Triomphante quelques années a-près 68,
marque-t-elle vraiment une rupture? Rien n'est moins sûr.
Une post-modernité qui annulle le tragique?
De Mondrian, l'universitaire Alain Charre écrit qu'il "extrait le silence de l'existence minimum des plans uniformes de la peinture. L'ordre mathé-matique et lucide du tableau () annonce pour Mondrian la métropole à venir, lieu de la perception esthétique pure, capable par l'annulation du tragique de surmonter l'art lui-même" (Art et Urbanisme, PUF, 1983). Or, précisément, certains courants de la post-mo-dernité en ar-chitecture reprennent ce projet d'annulation du tragique. Ceci se manifeste entre autres par l'u-tilisation de références historiques sous forme de parodie. Cette conception est au rebours d'une né-cessaire distance aux formes historiquement hé-ritées. "Reconstruire la ville à l'identique, c'est vouloir reconstituer l'histoire; faire le deuil du présent pour se réfugier dans le souvenir" (François Barré, préface à La Ville comme paysa-ge, op.cit.). Seule une nécessaire distance à l'his-toire est à même de faire advenir un futur. "C'est celui qui entend aller plus loin que la Terre qui poétise, par effet de retour, sa terre" (Guil-laume Faye, Europe et modernité, Eurograf, 1985).
En tout état de cause, les post-modernes
n'ont pas de réponse unanime sur ce à quoi ils veulent recourir. Il n'est donc pas
étonnant que leurs cons-tructions soient très diverses. Certaines réali-sations
apparaissent de transition: le centre d'Ivry-sur-Seine réalisé par Jean Renaudie, les
cons-tructions d'Andrault et Parat à Evry. J. Belmont dit d'elles: "Ces
architectures restaient, sous des formes annonçant l'ère post-moderne, des réalisations
modernes. Elles donnaient l'illusion de l'enchaînement mais n'en étaient pas. Elles
n'étaient qu'une multiplicaiton de cel-lules que rien ne venait organiser et limiter. Il
leur man-quait les lois essentielles de l'enchaînement: une hié-rarchie d'une part et
des frontières d'autre part" (op.cit.).
Réhabilitation de l'enchaînement
Chez d'autres, les formes de la post-modernité se définissent en réaction plus radicale contre la doc-trine moderne: réhabilitation de l'enchaînement contre l'autonomie de chaque bâ-timent, retour aux symboles, et donc aux décors, valorisa-tions du monument et simultanément volonté d'in-sertion du bâti dans le tissu urbain alors que les modernes estimaient n'avoir à respecter que quelques monuments (qu'ils se ré-servaient le droit de déplacer éventuellement) rejet de la pré-tention totalitaire de ces mêmes modernes inter-posant leur "couche d'abstraction entre nous et la nature" (Thierry Gaudin).
L'utilitarisme est rejeté. Les formes des post- modernes peuvent n'avoir pas de rapport avec une quelconque fonction, ou avec une nécessité cons-tructive. Elles courent ainsi le risque d'être considérées comme factices. Parfois même elles le revendiquent. Dans ce cas, ces formes qui n'ont pas leur origine dans quelque élan construc-teur sont imitées plus qu'inspirées d'un passé artificialisé. C'est à certains égards l'architecture "néo-classique" de Ricardo Bofill, "post-antique" de Mario Botta, etc.
La dérive vers une architecture de citations peut même aboutir au pastiche du rationalisme de Le Corbusier, le mouvement moderne appartenant désormais à l'histoire. C'est dire que loin d'être ho-mogène, la post-modernité architecturale est marquée par un éclatement dans des directions très différentes, tandis que la post-modernité urbanistique, faute de penser le politique, point de passage obligatoire dans la conception des es-paces publics, se cherche encore.
Du moins l'architecture des post-modernes recouvre-t-elle la capacité de stimuler la mémoire par les symboles. La fonction de la mémoire n'est pas que de se souvenir. Elle est aussi de fai-re ad-venir. "Mais qu'est-ce que la mémoire, interroge Alain Charre, si elle ne réactive pas une autre temporalité que celle du passé? Pure nostal-gie. Parce que l'art contient et convoque tous les temps, il est d'un temps vectoriel, tendu et irréversiblement toujours contemporain" (Art et urbanisme, op. cit.).
Ainsi reste actuelle l'image de la ville
futuriste, évolutive, qu'il décrit comme "un chantier vigoureux, englobant ses
habitants dans une spira-le de forces architecturales". Avec comme "point ultime
et inaccessible de cette spirale indé-fi-niment ouverte" (Abellio), sans doute rien
d'autre que la nostalgie du futur.
[Synergies Européennes, Orientations, Janvier, 1992]