Asie Centrale et Caucase: l'Islam sort des oubliettes de l'histoire
Robert Ervin
"Au commencement vivaient sur les
terres du Caucase et de l'Asie Centrale des peuples barbares dirigés par des émirs
tortionnaires et des mollahs lubriques et superstitieux, ne possèdant comme culture que
des traditions folkloriques. La civilisation russo-bolchévique s'est chargée de faire
naître ces peuples à l'Histoire": telle est, en résumé, la version officielle de
la réalité, véhiculée tant par le tsarisme que par le bolchévisme, sur cette immense
région-charnière entre le monde européen-méditerranéen et l'univers asiatique.
Le démenti de l'histoire
Depuis plus de deux millénaires, l'Asie Centrale est un lien commercial et culturel entre le Moyen-Orient, l'Inde et la Chine, tandis que le Caucase fait office de pont entre l'Europe et l'Asie. Dès l'ère achéménide (VIième-IVième siècle av. notre ère), l'Asie Centrale est une région prospère. Elle ne va cesser d'être irriguée tout au long de son histoire par les courants de maintes civilisations, lesquels vont en outre conduire à une modifica-tion du caractère ethnique de ces régions: Scy-thes, Macédoniens, Huns et Touraniens suc-cè-dent aux Iraniens. Le mélange de tribus et de peu-plades qui a résulté des invasions a renforcé le ca-ractère vital joué par la région entre les continents asiatique et européen et le Moyen-Orient.
Avant que l'étendard du Prophète ne
flotte sur ces vastes territoires, zoroastrisme, bouddhisme, cul-te de Tengri,
christianisme nestorien, judaïsme et hindouisme ont fructifié à des degrés divers. Au
VIIième siècle avant notre ère, des colonies grec-ques de la Mer Noire étaient en
contact avec le Cau-case. Cette contrée montagneuse va subir, elle aussi, nombre
d'invasions: Scythes, Sarma-tes, Huns, Avars et Khazars. Au début de l'ère chré-tienne,
deux royaumes chrétiens se dé-velop-pent, l'Arménie et la Géorgie, qui tombe-ront sous
domination iranienne puis romaine. Ensuite, vient la montée en puissance de l'Empire
sassanide. Mais déjà une nouvelle force émerge du sud loin-tain: l'Islam. Sa
progression vers l'Asie centrale sera foudroyante. De 635, date des premiers raids
musulmans contre les Sassanides, jusqu'en 710, prise de Boukhara et de Samarkand, moins
d'un siècle suffit aux armées islamiques pour asseoir leur domination sur l'Asie
Centrale. Quant au Cau--case, l'Islam s'y imposera par la force de l'ex-emple, par le
prosé-lytisme et non par la conquê-te. Donc, bient avant l'arrivée des
Arabo-Mu-sulmans, l'Asie Centrale et le Caucase ont rempli une fonction historique de
première importance, tandis qu'on ne parlait pas encore du peuple rus-se.
L'âge d'or
De 874 à 999, la Transoxiane (1) vécut sous la dy-nastie samanide, une période à juste titre con-sidérée comme l'âge d'or de la région. La capitale de l'Etat samanide, Boukhara (2), fut un des pha-res religieux et culturel de l'époque; des mil-liers d'é-lèves venaient des quatre coins du monde musulman pour recevoir un enseignement dans les prestigieuses écoles de cette ville de 300.000 ha-bi-tants. Rudaki, l'un des pères de la littérature per-se moderne; Avicenne, le philosophe, homme de sciences et maître soufi, dont l'érudition lui va--lut le titre de Sage des Sages, ou encore Biruni, savant pluridisciplinaire de génie, sont des per-son-nages qui, parmi d'autres, ont magnifié cette période de l'Islam. La libéralité étonnante dont fi-rent preuve les Samanides a permis un essor éco-nomique, culturel et spirituel jamais égalé par la suite. De plus, paix et stabilité venaient compléter le tableau. A noter aussi, l'¦uvre fondamentale d'Abou-Abdallah al-Boukhari. Son traîté, intitulé "L'Authentique", est considéré comme l'ouvrage de théologie islamique le plus important après le Coran. En y authentifiant les véritables traditions prophétiques de Mahomet, il empêche la multipli-cation invraisemblable de pseudo-propos du Pro-phè-te; un travail qui est capital pour une reli-gion en quête de cohérence. Prisé par les Sunnites, son travail est également encensé par les Chiites, mi-noritaires en Islam (3).
Aux Samanides, dernière famille iranienne
à ré-gner en Asie Centrale, succéderont des tribus tur-co-mongoles, plus ou moins
heureuses dans leur déferlement conquérant. Djaghataïdes, Ghazna-vi-des (4),
Seldjoukides et autres Ghurides assu-mè-rent les uns à la suite des autres une
domination tumultueuse sur la Transoxiane et sou-vent au-delà.
L'émergence russe
Au IXième siècle, les Russes constituaient un peuple insignifiant, vivant sous le joug des Kha-zars convertis au judaïsme (5). Il fallut l'union des deux principales villes slaves, Kiev et Nov-go-rod pour que cette tribu à l'origine incer-taine acuqiert une certaine stature et que soit fondé un premier Etat russe sous la houlette du Prince O-leg. Le nouvel Etat, cherchant un sys-tème reli-gieux pour se légitimer, finit par adopter le chris-tianisme orthodoxe sous Vladimir (Xième-XIiè-me siècle). Ne voulant ni de l'Islam reli-gion de l'ennemi bulgare ni du judaïsme religion de leurs anciens maîtres khazars ni du catholicisme, pratiqué par les Germains et d'autres de leurs ennemis, les Russes trouvèrent en l'ortho-doxie, outre une spiritualité s'harmonisant avec leur nature profonde (foi fer-vente et rapport am-bigu à l'autorité), un vecteur fantastique pour re-vêtir la nation russe d'une di-mension messiani-que. Car l'adoption de cette spiritualité, renvoyant le paganisme antérieur dans l'oubli, investis-sait la puissance russe mon-tante d'une mission sacrée de sauvegarde et d'expansion de la "vraie foi" qu'avait jusque là incarnée l'Empire byzantin (6).
Jusqu'au début du XIIIième siècle,
Russes et tri-bus voisines instaurèrent une trêve plus ou moins efficace. Les Turcs qui
formaient des bandes de pil-lards venus de l'est et du sud présentaient un danger relatif
malgré leurs incursions audacieuses jusqu'au c¦ur de la Russie.
Le cataclysme mongol
Russes comme Musulmans, de la Chine à l'U-krai-ne et de la Transoxiane au Golfe Persique, des millions d'humains et de kilomètres carrés passèrent en un rien de temps sous la domination mongole. En moins d'un demi siècle (1207-1241), l'armée de Gengis Khan et de ses géné-raux tailla un empire qu'aucun des clans mon-gols, encore en guerre quelques années aupara-vant, avant leur unification par Temudjin, n'aurait osé imaginer. Ces nomades jaillis des immensités de la Sibérie méridionale, radicaux dans leur en-treprise d'anéantissement massif des structures politiques, économiques et administratives des ré-gions conquises, n'en firent pas moins preuve d'u-ne tolérance religieuse surprenante.
Cependant, cette ouverture avait ses
limites. Les dignitaires religieux d'Asie Centrale retournèrent à une interprétation
très étroite du Coran et, afin d'éviter les persécutions, Juifs, Zoroastriens et
Chré-tiens s'exilèrent. Partiellement en réaction à ce rigorisme des qadis, des
sociétés secrètes is-lamiques se propagèrent en Asie Centrale. Origi-nellement
zoroastriennes, dès avant l'invasion a-ra-be, les confréries devinrent le lieu de la
pré-ser-vation d'un Islam ouvert sur sa di-mension inté-rieure, fortement influencée
par le mazdéisme. En s'emparant du Caucase en moins de deux ans, les Mongols s'ouvraient
l'une des routes qui menaient au c¦ur de l'Europe. Ravageant ensuite la Russie et
l'Ukraine, les ca-valiers de l'apocalypse se retrouvèrent en Hongrie vers 1242. Batu,
pe-tit-fils de Gengis Khan, fit demi tour, à l'annonce de la mort d'Ogodaï, successeur
de son grand-père. La dé-faite qu'avaient subi les Russes fut res-sentie par eux comme
une terrible humiliation. Commençaient ainsi deux siècles de "Tatartchi-na"
que le peuple de la Sainte Russie n'oublia ja-mais et qui restent associés à la
per-sonne mythi-que de l'ennemi atavique turc. Sans doute peut-on puiser dans ces deux
cent ans une explication de l'attitude des Russes à l'égard des peuples mu-sulmans
voisins.
Tamerlan ou l'espoir d'un nouvel âge d'or
Au milieu du XIVième siècle, l'empire
mongol é-di-fié par Temudjin et ses successeurs se dislo-qua sous les coups de boutoirs
d'un seigneur de la guerre, issu du clan tatar des Barlas, Tamerlan. Celui-ci remodela
l'¦uvre de Gengis Khan et en élargit les frontières. Cette fois, le moule unifica-teur
fut intégralement islamique. Si Tamerlan se montre aussi cruel que ses prédécesseurs,
il fit de Samarkand une vitrine de l'art et de la culture is-lamique. Palais, mosquées,
medersas et biblio-thè-ques rivalisèrent de splendeur grâce au talent de milliers
d'artisans venus de Syrie, d'Anatolie, d'Iran et de Mésopotamie. Encore aujourd'hui, la
ville natale du conquérant tatar est un miroir de la grandeur de l'art islamique qui
s'épanouit à la fin du XIVième siècle. En Ouloug Beg, Tamerlan trou-va un successeur
éclairé. Cependant, la dy-nastie timouride s'effaça vers 1500, annonçant la fin des
empires tataro-mongols et la fin du rôle historique joué jusqu'alors par l'Asie
Centrale. Les successeurs chaybanides qui tentèrent de main-tenir une cohésion pendant
un siècle encore dans leurs possessions ne purent rien pour empê-cher la dislocation de
l'ancien empire de Tamer-lan. Vers le milieu du XVième siècle, le morcelle-ment des
Etats tataro-mongols marquait l'échec ultime des entreprises de Gengis Khan et Timour
(7). En Iran et en Anatolie, les clans conquérants furent assimilés et le pouvoir passa
aux mains des élites locales.
Le messianisme impérialiste russe
La Russie attendit deux siècles pour se libérer du joug tataro-mongol. A la différence des autres peu-ples occupés, les Russes conservèrent une re-la-tive autonomie sous contrôle de l'envahisseur. La noblesse locale se renforça et étoffé son em-pri-se sur la société russe. De plus, Turcs et Rus-ses ne se mêlèrent pas d'un point de vue ethni-que, au contraire de ce qui se passa en Asie Cen-trale. En 1480, la Russie, profitant de l'affaiblis-se-ment du conquérant, refusa définiti-vement de payer tribut à la Horde d'Or.
Mais l'événement le plus significatif fut la chute de Constantinople en 1453. En découlaient deux conséquences: non seulement l'Eglise orthodoxe russe devenait pleinement indépendante de By-zan-ce mais aussi la Russie brandissait désor-mais seule l'étendard de la vraie foi et s'intrônisait pro-tectrice de la chrétienté contre le péril islamique.
A ce protonationalisme russe, dont les
fonde-ments sont spirituels et les connotations revan-char-des, s'ajoutaient des raisons
plus pratiques, mais qui renforçaient les velléités impérialistes que manifestait
Moscou: les qualités médiocres des terres agricoles russes ne répondant pas à la
croissance rapide de la population; et les fron-tières "steppiques" et
désertiques. Ce qui donne une géographie empêchant toute défense efficace. La
puissance russe était donc à la merci d'autres peuples. Seul le Caucase montagneux
offrait une protection efficace. Bardée de ses convictions mys-tico-économiques, la
Sainte Russie s'engage dans une expansion guerrière par étapes. De 1453 à 1890, année
de la conquête définitive de l'Asie Centrale, les armées orthodoxes, au prix de
mil-lions de morts, vont tailler dans la chair de ré-gions principalement musulmanes et
où tout rap-pelle le formidable empire de l'ennemi tataro-mongol. La conquête de la
Sibérie, la prise de Ka-zan et d'Astrakhan, l'absorption du Kazakh-stan, l'annexion de la
Crimée, la mise au pas des Suédois, le contrôle du Caucase, la prise de Ba-kou, puis de
la totalité de l'Asie Centrale désor-mais phagocytée: autant de pierres apportées à
un édifice dont le marxisme-léninisme allait pré-ser-ver les fondements en en changeant
l'apparence.
L'obsession de Kazan
Dans la longue histoire de la confrontation isla-mo-russe, l'épisode de la prise de Kazan occupe une place de première importance. La capture de cette ville trois fois plus grande que Moscou, ca-pitale de nombreux khans tatars depuis plus de cent ans, fondée par l'ennemi bulgare mais sur-tout centre rayonnant de culture islamique (8), représentait le coup de grâce qu'il fallait impéra-tive-ment asséner aux Tatars, sous peine de ne pas véritablement exorciser la période de domination mongole.
Les Russes mirent cinq longues années
pour ve-nir à bout de la résistance acharnée de la popula-tion de Kazan. En 1552, la
ville tomba et fut li-vrée au massacre, au pillage et tous les symboles du passé
islamique furent éliminés. Célébration lugubre de l'extermination de la population de
la cité: Ivan le terrible fit édifier au c¦ur de Moscou la cathédrale Saint-Basile,
dont les dômes poly-chromes "symbolisent les têtes enturbanées et coupées des
huit chefs musulmans morts en dé-fendant le Croissant contre la Croix" (9).
La Russie et les Musulmans du Caucase
En annexant la Crimée, les portes du Caucase é-taient ouvertes. La région n'avait jusqu'alors ja-mais été soumise à une autorité politique exté-rieu-re, bien qu'elle ait été traversée maintes fois par des envahisseurs (Scythes, Sarmates, Huns, A-ché-ménides,...). Morcelée en Etats autonomes, le Caucace était une zone d'affrontement entre l'Em-pire ottoman et l'Iran. Les deux puissances s'ac-cordèrent pour "désarméniser" le sud-ouest cau-casien. Expulsions et massacres d'Arméniens se succédèrent. De 1729, année de la première prise de Bakou, à 1888, année de l'assujettissement dé-finitif du "Kuh-e-Qaf" (10), les forces russes durent faire face à une géogra-phie défavorable et à de multiples rébellions mu-sulmanes, tout en se présentant comme les protec-teurs des chrétiens locaux et en veillant à l'élimination progressive des présences ottomane et iranienne dans ces ter-ri-toires montagneux con-voités.
Les guerres russo-iraniennes tournèrent
à l'avan-tage des Tsars, tandis que les Ottomans du-rent a-ban-donner leurs prétentions,
notamment sur la Cir-cassie. Il y eut des révoltes contre l'autorité rus-se. Outre celle
du Tchétchène Imam Mansur U-shurmah, à la fin du XVIIIième siècle (11), le
soulèvement de Chamil vers 1830 est essentiel, si l'on considère qu'il symbolise
l'émergence d'un mouvement de résistance nationale, puisant une grande partie de sa
force dans le soutien d'une con-frérie soufie, l'Ordre des Naqshbandi, qui n'hé-sitaient
pas à brandir l'étendard du panisla-mis-me. Commencée en 1824 dans le Daghestan, la
révolte se transforma en une guerre totale qui du-ra 25 ans; conjuguée à un
soulèvement circas-sien, elle ébranla la domination russe sur le Cau-case. Déjà, on
peut remarquer la capacité éton-nan-te des communautés musulmanes à se souder autour
des confréries soufies en cas d'orage his-to-rique.
La Russie et les Musulmans d'Asie Centrale
Le calme relatif instauré dans le Caucase permet aux Russes de focaliser leurs efforts sur la con-quête de l'Asie Centrale. En moins de 30 ans, vers 1890, l'ancienne Transoxiane est complète-ment sous leur contrôle. Les khanats de Kokand et de Khiva, l'émirat de Boukhara, les tribus tur-k-mènes sont intégrées à l'Empire sans engendrer de réactions de la part des Etats musulmans limitrophes. La rapidité de la conquête s'explique par l'absence d'obstacles naturels pouvant retar-der l'a-vance russe, la supériorité de l'artillerie, mais surtout la déglingue des différents Etats lo-caux, affaiblis par des guerres intestines. De plus, l'oi-si-veté et l'impiété des émirs indigènes rendaient d'avance caduque toute velléité de mobilisation con-tre l'ennemi russe, chrétien-or-thodoxe.
Tout mouvement à consonance nationaliste
était voué à l'échec en raison du fractionnement eth-ni-que. Le pôle identitaire
résidait dans l'Islam et dans l'Islam seul. A cause de sa décadence éco-nomique et de
son instabilité politique, l'Asie Cen-trale constituait une proie facile. En 1890, la
Russie était une puissance économique mondiale que rien ne semblait pouvoir arrêter.
L'Iran et l'In-de tenaillaient l'imaginaire russe. A la vieille de la première guerre
mondiale, l'Empire des Tsars est un Etat multiethnique dans lequel les Russes ne
représentent que 40% de la population. Les Musulmans sont la minorité religieuse la plus
importante (16%).
L'état de l'Islam à la fin du tsarisme
Appel à la Djihad, révoltes plus ou moins locali-sées, répressions impitoyables: les Musulmans de l'Empire appliquent dès lors la seule recette qui permet de se préserver en tant qu'identité et entité culturo-spirituelle: intérieurement, on se répète que la vérité demeure islamique, envers et contre tout. Mais dès la fin du XVIIIième siècle, c'est l'en-semble du monde musulman qui s'interroge sur le déclin relatif de la religion du Prophète. D'une part, les réformateurs occidentalistes (djadid) prônent la rénovation de l'Islam en se tour-nant vers l'Europe; d'autre part, les traditio-nalis-tes revendiquent un retour aux sources et à la Cha-ria. Le mot d'ordre des premiers la mo-der-ni-sation doit déboucher, dans leur esprit, à adopter un régime constitutionnel et à former des gouvernements parlementaires.
Non monolithique, la tendance djadid n'a jamais pu "positiver" sa diversité et a fini par s'éloigner de la réalité concrète qu'est le peuple, en propo-sant des mesures d'européanisation, en épousant les querelles internes de la Russie, qui opposaient panslavistes et occidentalistes; les protagonistes de la tendance djadid ont fini par considérer la Rus-sie comme une "mère-patrie" et rejeter toute idée d'auto-détermination pour les Musulmans (12).
Les traditionalistes les qadims, littéralement, les précurseurs rassemblent principalement le cler-gé. Leur attitude est guidée par la patience et la certitude de jours meilleurs. Ils veulent tenir l'Is-lam à l'écart des développement politiques. Ils sont radicalement hostiles aux djadid. Les fidèles sont souvent membres de confréries soufies. Les institutions russes incarnent, pour eux, l'apos-ta-sie (kufr). Le monde extérieur est pos-sédé tem-porairement par les forces hostiles à la Vérité mais le fidèle reste intact, pur, grâce à l'"immigration in-té-rieure". Les divisions inter-musulmanes quant au comportement à adopter face à l'occupant, em-pêchèrent les communautés de croyants de jouer un rôle dans l'agitation de 1905.
Amir Taheri résume la période tsariste:
"Malgré quelques tentatives de russification et de conver-sion forcée à
l'orthodoxie, en général, les Tsars n'essayèrent pas de détruire l'Islam en tant que
re-ligion. L'Empire autorisait certains échanges en-tre ses possessions musulmanes et les
Etats mu-sulmans indépendants, permettant aux Mu-sulmans russes de ne pas être coupés
du monde isla-mique". Cependant, l'occupant ne dé-rogea jamais aux méthodes
brutales de répres-sion. Partout, les Musulmans se voyaient expro-priés, colonisés et
exploités. La révolte étouffée de 1916, soutenue par une coalition exceptionnelle de
tribus kir-ghi-zes, khazaks, de mollahs qadim et d'intellectuels djadid, illustre
parfaite-ment l'état de l'Islam à la fin de l'Empire des Tsars.
Le leurre bolchévique
Lorsque le second congrès panrusse des soviets de députés ouvriers, soldats et paysans se réunit le 7 novembre 1917, quelques heures après le coup d'Etat bolchévique, les organisations poli-tiques musulmanes approuvent la résolution ap-pe-lant à une paix immédiate. La révolution com-muniste, tout en ne recueillant que très peu d'é-chos dans les milieux ouvriers des territoires mu-sulmans du fait du sous-développement in-dus-triel de ses régions suscite d'emblée des es-poirs: un terme sera mis au retard économique et à la misère qui règne en Asie Centrale et dans le Caucase (13). C'est alors qu'apparaît la personnalité de Galiev, un Tatar de la Volga, qui parvint à mener sa barque dans l'univers totalitaire com-muniste avec une incroyable liberté pendant une période très longue (1917-1930/35). L'objectif de Galiev était non seulement de sortir la région de sa misère et de son état d'exploitation mais aussi de la faire accéder, au moins, à une véritable autonomie. Très tôt, Galiev soutint les Bolché-vi-ques en se battant à leurs côtés contre les Blancs. En récompense, Staline le nomme res-ponsable du Commissariat musulman aux Nationalités.
A l'occasion du premier congrès des
commu-nis-tes musulmans, Galiev expose un plan d'au-to-no-mie totale du Parti communiste
musul-man, de fa-çon à ce qu'il devienne une force ca-pable de pro-pager la révolution
dans les pays limitrophes. Mais, derrière son engagement révolutionnaire, Ga-liev
souhaitait voir les Tatars de-venir le moteur d'une authentique révolution mu-sulmane
universel-le, qui verrait se regrouper tous les peuples turcs. Le nouveau pouvoir
commu-niste avait be-soin des Musulmans dans sa guerre contre les Tsaristes blancs,
d'autant plus que la majeure par-tie des combats se déroulaient en terri-toire mu-sulman.
Staline ménage donc Galiev, pour mieux s'en débarrasser dans les années 30. Deux
fac-teurs poussent en masse les Musulmans dans l'ar-mée rouge: l'intervention militaire
étran-gère et le chauvinisme du haut commandement blanc. En-suite, la propagande
conjointe de Lénine et de Sta-line finit par payer. Rares étaient ceux qui
soup-çonnaient que les proclamations marxistes-lé-ninistes, promettant
l'autodétermination pour tous les peuples, n'étaient que pure tactique. En fait, aux
yeux des marxistes-léninistes, la seule autodétermination valable était celle du
prolétariat, dont la nature de-vait être "internationale". Tou-jours est-il
que la guerre civile démontra l'incapa-cité des chefs politiques musulmans à
développer une stratégie commune, leur permettant, dans un premier temps, de surmonter
leurs désaccords, dans un second temps, de se rallier le soutien des masses.
Le rouleau compresseur stalinien
Une fois élu au poste de secrétaire général du Parti Bolchévique, Staline ne s'embarrasse plus de fioritures. Les chefs musulmans doivent soit rejoindre le parti, soit être éliminés. Mesures anti-musulmanes, purges, déportations et révoltes (14) se succèdent. La tactique du petit père des peuples semble infaillible. La création de répu-bli-ques musulmanes rendait impossible l'avènement d'une nation musulmane unique; les ulemas s'e-xilent; quelques réformes comme la distribution de terres permettent de rassurer la paysannerie et la bourgeoisie; les autorités font passer des me-sures anti-religieuses comme la suppression du kalym (15), de la polygamie et du port du voile. Progressivement, la politique sta-linienne à l'égard de l'Asie Centrale et du Caucase musulman gagne en horreur et en per-versité. Il s'agit de faire dis-pa-raître l'Islam, ceux qui le pratiquent et ceux qui, plus généralement, peuvent constituer un ob-s-tacle à la politique de Staline, même à l'intérieur du Parti.
Génocide kazakh, déportations et
massacres de moindre ampleur, russification/soviétisation, des-truction de la culture
musulmane, dé-koulaki-sa-tion, confiscation des récoltes pour nourrir les vil-les et
l'armée, création de micro-nationalités et de langues factices, changement des noms
mu-sul-mans des personnes et des lieux, exploitation é-co-nomique forcenée et plan
quinquennal pour la liquidation des croyances religieuses: le peuple mu-sulman a ainsi
été privé d'autonomie com-mer-ciale, de structures religieuses, sérieusement
re-froi-di de toute velléité nationaliste et coupé de son passé. Le redécoupage de la
carte géogra-phique du Caucase et de l'Asie Centrale devait à long ter-me déboucher sur
l'avènement d'une grande com-munauté soviétique, peuplée d'homines so-viet-ici
sans aucune référence ra-ciale, ethnique ou religieuse.
Le conflit russo-tatar
Staline, en se montrant impitoyable avec le peuple tatar, tout en ayant conscience du danger incarné par cette ethnie mongole, qui voulait réaliser l'u-ni-té des Musulmans, perpétue une hostilité atavi-que, inextinguible, entre Russes et Tatars, que la guerre pour Kazan avait symbolisé jadis. Origi-naires de la région de la Volga, ayant es-saimé en Asie Centrale et dans le Caucase, les Tatars ont été le peuple musulman le plus dyna-mique et le mieux doté d'une élite instruite. Très attachés à leur langue, leur culture et leur religion, ils sont doués pour le commerce et formaient une classe marchande puissante, trait d'union entre la Russie et l'Asie. Etant les plus instruits, ils jouent dès lors un rôle primordial dans le développement des idées panislamistes.
Ils comprennent très vite que l'existence et la flo-raison de l'Islam passent par la constitution d'un Etat tatar équivalant à l'Etat russe et rassemblant sous son drapeau toute la population musulmane de l'Empire, puis de l'Union. La destruction de Ka-zan avait été une catastrophe pour les Tatars. Ils n'avaient encore rien vu... La politique stalinien-ne à leur égard est le sommet dans l'art dou-teux d'exterminer les peuples. Après avoir fait miroiter la création d'une république regroupant les peuples tatars, l'Etat bolchévique décide l'op-posé, c'est-à-dire le fractionnement à l'extrême; une politique qui, d'ailleurs, toucha l'ensemble de la communauté musulmane. Entre 1924 et 1940, les Musulmans "se retrouvèrent divisés en 39 nations, nationalités et groupes ethniques, se-lon une procédure simple. Tout groupe ethnique susceptible de présenter quelques traits distinctifs devait connaître une promotion et accéder au rang de nation ou de na-tionalité" (16). Staline créa de toutes pièces avec force linguistes, historiens et ethnologues des mi-cro-nations, des langues et des histoires natio-nales. La république autonome tatare du Caucase fut promptement dissoute en 1944 sous prétexte de "collaboration avec les na-tionaux-socialistes et sa population déportée ou massacrée. Tout au long de son règne, le Géor-gien, plus grand-rus-sien que le Tsar, fit souffler la plupart du temps un vent de terreur sur les peuples du Sud et sur les Tatars en particulier.
Le leader soviétique avait compris que l'en-raci-ne-ment islamique défiait les axiomes du marxisme-léninisme et que, dès lors, un modus vivendi s'im-posait: dans les persécutions. L'Islam avait bien le droit de survivre, pensait Staline, mais de façon à ne plus représenter la moindre menace. En 1943, Staline et le Mufti d'Oufa concluent un accord, autorisant les Musulmans à constituer qua-tre "directions spiri-tuelles", soit des structu-res administratives reflé-tant un Islam enfermé dans une société en voie d'athéisation totale. Le rôle de ces "directions" est de préserver les mo-numents islamiques, de publier les écrits sacrés et d'inspirer, dans la me-sure du possible, certaines lois soviétiques.
Le fidèle n'a nul besoin de clerc dans la
pratique de sa foi religieuse et peut donc exercer celle-ci hors des "directions
spirituelles". L'incom-plé-tu-de de ces structures islamiques of-ficielles, le
dis-cours anti-islamique répété à satiété et souvent con-crétisé par des actes
hostiles à l'égard des fidèles ou des symboles (destruction de mos-quées, noms de
lieux ou de sites sacrés bolché-vi-sés d'autorité) ont contribué, en réaction, à
vivi-fier d'autres structures, plus profondément re-li-gieuses et remontant à l'époque
perse, se don-nent pour mission de conserver les traditions po-pu-laires, de maintenir les
liens unissant le peuple musulman à son passé, d'aménager un espace in-térieur
étanche au totalitarisme bolchévique. Face à la politique de déracinement et de
dépoliti-sation des masses musulmanes, pratiquée par les com-mu-nistes, les confréries
soufies, après avoir con-nu quarante ans de déclin (entre 1880 et 1920), retrouvent leur
place déterminante dans la vie des sociétés islamiques d'Asie Centrale et du Cau-ca-se.
Ces confréries ont donné aux peuples islami-ques de l'ex-URSS des figures marquantes de
guerriers, en lutte, successivement, contre les Mon-gols, les Tsars et les communistes.
Mais les tariqats et leurs guides (murshid) ont surtout com-me mission essentielle de
protéger l'identité islamique de conserver son authenticité. Face au stalinisme, au
"Taghut", les confréries instaurent un double jeu, imparable: "Ceux qui
pratiquent l'art de la taqiya s'assurent la vie en ce bas monde en adhérant au Parti
communiste et celle dans l'au-delà en appartenant à une cellule clandestine
soufie", explique un Musulman (17).
Du dernier voile au dernier communiste
Tandis qu'il était apprécié par les
inoxydables de la gauche ouest-européenne, Khroutchev ne s'in-s-crit pas en porte-à-faux
par rapport à la poli-tique des nationalités de son prédecesseur. La lutte
an-ti-islamique se traduisit notamment pas la réacti-vation de l'Union des Sans-Dieu (18)
et par la destruction des voiles par le feu en public. En 1959, on proclame la "fin
de l'ère du voile", en brûlant une pièce d'étoffe censée être le dernier voile,
lors d'une cérémonie à Boukhara. La so-vié-tisation politique, accompagnée de la
russifi-cation linguistique, les actions multiples contre les écoles et les monuments de
l'Islam, débou-chent sur une rupture du modus vivendi de 1943: les chefs religieux vont
désormais soutenir les ré-voltes. L'arrivée de Brejnev inaugure une poli-ti-que plus
ambigüe que jamais. Comme ces pré-dé-cesseurs du Kremlin, Brejnev détestait l'Islam
mais avait bien compris que l'idéologie n'en vien-drait pas à bout et qu'avec de
l'argent, on pouvait obtenir le soutien des dirigeants locaux. On rapa-trie certains
déportés, on reconstruit Tachkent dé-vastée par un tremblement de terre, on réanime
l'Islam officiel, on disculpe Tatars, Turcs, Kur-des et autres
"crypto-fascistes". Il n'en demeure pas moins vrai que l'élément dé-terminant
de la politique brejnevienne est la cor-ruption des strates dirigeantes, appuyée, au
cours des années 70, sur le boom économique dû aux revenus du pétrole et du gaz
naturel. Le "socialisme réel" de l'ancien maître du Kazakhstan est
indissociable du phé-no-mène ma-fieux, ancré dans les couches économi-co-poli-tiques
dirigeantes des républiques musul-manes. Les retentissants procès de la période de
tran-si-tion post-brejnevienne, mondialement mé-dia-tisés, ont permis de mettre en
évidence le scandaleux traitement infligé pendant des décennies de communisme à l'Asie
Centrale et au Caucase et le de-gré de délabrement des institutions locales. Quant à la
glasnost gorbatchévienne, elle nous a permis de jeter un regard sur les autres facettes
terri-fiantes du monstre engendré par le maté-ria-lis-me quinquennaliste: désastre
économique, social, sanitaire, écologique... Mieux: le réformisme enclenché par
l'idole de l'Occident aura sans aucun doute comme conséquence l'avènement du... der-nier
communiste!
La "Maison Commune" musulmane
Les émeutes qui ont secoué l'Asie Centrale et le Caucase dans la deuxième moitié des années 80 révèlent cruellement l'incompréhension totale du communisme pour l'Islam. Les idéologues russes n'ont jamais pu cerner de manière acceptable le phénomène musulman. D'où l'incohérence du discours anti-islamique: l'Islam est tour à tour ac-cusé de nationalisme, de féodalisme, d'être une "superstition", de "classisme" ou d'oppor-tunis-me. Frustrés, les peuples musul-mans de l'ex-U-nion Soviétique, coupés du reste du monde mu-sul-man et maintenus dans le sous-développement économique, colonisés, formulent brusquement des revendications sociales et cultu-relles, puis po-li-tiques, parce que les problèmes deviennent de plus en plus aigus et parce que le souffle de la révolution iranienne se fait sentir.
Gorbatchev fait les yeux doux à l'Europe et à l'Amérique mais organise simultanément une ré-pression infiniment plus violente en zone musul-mane que dans les Pays Baltes, ce qui renforce la conviction de nombreux intellectuels musulmans: la politique des futurs maîtres du Kremlin leur restera défavorable. D'une certaine manière, ils per-çoivent en face d'eux à nouveau la Russie au lieu de l'URSS et l'ennemi chrétien au lieu d'une masse athée qui les oppresse. Les intellectuels mu-sulmans appréhendent désormais différem-ment l'extérieur, ce qui renforce les tendances pan-islamiques à l'¦uvre de Bakou à Alma Ata.
Début 1990, Gorbatchev envoie ses troupes
ma-ter la rébellion azérie pour remettre en selle mais sur un cheval de bois
le PC local et é-touf-fer les velléités indépendantistes dans une ré-publique
pourtant traditionnellement communi-san-te. Les importantes manifestations de soutien aux
"frères azéris", qui secouent les autres ré-publiques peu après, sont un
signal limpide: il indique où se situent les forces souterraines ¦u-vrant désormais
dans la région pour unifier le peu--ple musulman. Le matraquage des médias ira-niens à
destination des voisins du Nord, de même que le financement par l'Arabie Saoudite du
pé-lé-rinage de milliers de citoyens ex-sovié-tiques vers les lieux saints de l'Islam
lèvent toute équivoque quant à la volonté d'une réintégration générale de tous les
peuples musulmans dans la Maison Com--mune islamique, que ces peuples résident dans
l'ex-URSS ou qu'ils vivent sous la houlette du fondamentalisme chiite ou wahabite.
Points de repère
L'avenir des peuples musulmans d'URSS se joue en même temps que celui de l'Ours affaibli, dont la mendicité pitoyable fait se tortiller de plaisir, de-vant une proie facile, la haute finance capita-lis-te.
Voici énoncés rapidement quelques faits
et as-pects de la question qui permettent de comprendre le présent et surtout de supputer
la cartographie du futur:
- Gorgés d'illusions, les Bolchéviques s'étaient convaincus que l'Islam disparaîtrait
dès la mise en application de réformes socio-économiques, qui l'amputeraient de son
soutien séculaire et dé-truirait son implantation.
- Le communisme, malgré un formidable appareil de propagande et une palette inégalée de
moyens de pression, n'a jamais pu investir l'espace privé du Musulman; son attachement à
l'Islam n'a ja-mais cessé.
- La structure totalitaire russo-communiste, face à la présence islamique, sa
pérennité et sa réappro-priation de l'espace public depuis les années 80, n'a jamais
pu trouver de nouvelles sources de lé-gi-timité (par exemple une élévation effective
du ni-veau de vie).
- L'URSS constitue, aux yeux des Musulmans, le prolongement de l'empire des Tsars, mais en
pire.
- Le départ, le 15 février 1989, du dernier régi-ment soviétique d'Afghanistan marque
un tour-nant dans la perception que les protagonistes ont l'un de l'autre et dans le
rapport de force russo-mu-sulman. Pour la première fois depuis 1552, la Russie
abandonne une terre musulmane con-qui-se.
- La reconquête de l'espace public revêt plusieurs formes: publication d'ouvrages sur le
passé is-lamique, présentation d'une vision islamique de la réalité dans les
programmes d'université, ou-ver-ture aux littératures islamiques extérieures,
vo-lon-té de faire renaître les langues turque, arabe, per-se ou de forger des mots
indigènes pour rem-placer les emprunts européens (russes, allemands ou anglais).
A côté de l'Islam officiel, plusieurs structures d'importance variable ¦uvrent à la résurgence: ceux qu'Amir Tahéri nomme les serviteurs de la foi non officiels (mollahs, derviches, prédica-teurs, récitants du Coran, etc.); ensuite les tari-quats soufies qui recrutent dans les milieux socio-professionnels, dans l'armée et la police, les Wa-ha-bites, les Frères musulmans et les fonda-menta-listes iraniens. L'évolution démographique, con-ju-guée au départ des Slaves implantés massi-ve-ment depuis 1917, devrait permettre une réis-lami-sation des républiques musulmanes, passant par la reconquête des villes slavisées. Les affron-te-ments inter-ethniques qui enflamment, depuis le milieu des années 80, les cités soviétiques d'Asie Centrale et du Caucase, signalent l'urgence d'une clarification de la politique communiste. "La glas-nost a ouvert ce qui était sans doute la plus gran-de boîte de Pandore de toute l'histoire", dé-clare A. Tahéri.
Le gorbatchévisme est une idéologie de péripaté-ticienne qui se refuse en permanence, après s'être montrée sous ses plus beaux atours. Réformisme verbal, libération des détenus politiques, danse du ventre à l'intention des pontes de la BERD: Gorbatchev a voilé la vitrine rutilante aux yeux des Soviétiques, tout en laissant miroiter aux ou-ailles des démocraties bourgeoises d'Europe que les choses allaient changer. Depuis quelques mois, la vitrine est brisée et Gorbatchev aussi, en tant qu'idole et cette brisure affecte plus en-co-re les Musulmans que les Russes. La répres-sion est impitoyable et les notions de pluralisme, de démocratie, de "maison commune euro-péen-ne" ont un goût amer pour les fidèles d'Allah. Dans l'esprit et le c¦ur de beaucoup de Musul-mans, les propos du maître du Kremlin en 1986 ont laissé des marques indélébiles. L'Islam y était qualifié d'ennemi du progrès et du socialisme et un appel était lancé à une lutte totale contre la re-ligion sous toutes ses formes. Le comportement des premiers réformateurs trahit une fois de plus l'incompréhension radicale entre-tenue par les néo-communistes à l'égard de l'Islam.
Les descendants des Turco-Mongols veulent être eux-mêmes, retrouver leur identité historique. Ils en-tendent renforcer leur combat, notamment grâ-ce à une élite cultivée qui pourra accélérer le pro-ces-sus. Les ressources spirituelles, humaines, lin-guistiques et scientifiques existent pour contrer le cataclysme écologique et sanitaire latent et ma-gnifier une histoire pluriséculaire, bafouée par la monologique d'un totalitarisme araseur.
La multiplicité ethno-culturelle au sein de l'espace musulman soviétique implique un redécoupage des frontières dans le respect des identités lo-ca-les. Le dépassement par le bas par le régio-na-lis-me et par le haut par la création d'une fé-dé-ration des peuples musulmans ex-sovié-ti-ques de la structure factice des nationalismes ar-tificiels d'inspiration stalino-française est une condition sine qua non d'une ré-émergence plu-ridimen-sionnelle de l'Asie Centrale et du Caucase, de son accession à une authentique au-tonomie. Deux URSS s'avancent vers le futur: l'une est mu-sulmane et jeune, poussée en avant par un dy-namisme démographique et spirituel; l'autre est russe, vieillissante, perclue d'angoisses et de cet étrange engourdissement qui se manifeste chez l'Européen communisé, lorsqu'il s'est dégagé de la gangue bolchévique. Cependant, la nation rus-se, si elle s'inspirait de la renaissance culturelle et spirituelle des Musulmans d'Asie Centrale ou du Caucase, ou si elle voulait bien se ressourcer en se réappropriant son histoire anté-marxiste, aurait en main de nombreux atouts pour échapper à la macdonaldi-sation ou à la tiers-mondisation. Les pélérinages aux mecques capitalistes d'Eltsine et consorts, les hommages vibrants au libéralisme, prononcés par ces ex-communistes et l'effondre-ment accéléré de l'économie locale font craindre, malheureuse-ment, un mélange des deux...
Nous vivons une époque formidable. Les journa-listes et autres théoriciens de l'actualité, qui cro-yaient une fois pour toutes détenir les clefs don-nant accès à tous les coins et recoins de la réalité et le shibboleth capable d'expliquer tous les phé-nomènes de l'univers, en font constam-ment les frais. Tout article, analytique ou non, présentant une certaine amplitude risque très rapi-dement d'ê-tre affecté de désuétude, tant les sou-bresauts du monde bouleversent en permanence le grand jeu du monde.
Le revers de la médaille, c'est ce flot
de penseurs spécialisés dans les arcanes de la guerre froide, trô-nant aux unes des
médias, qui sont largués corps et âme et ne parviennent plus qu'à divaguer autour de
leurs bouées de sauvetage idéologique: le Nouvel Ordre Mondial et l'antiracisme. Cet
ar-ticle sur l'Islam soviétique avait été terminé au son des premiers coups de canon
dans l'ex-You-goslavie. Il laissait le Caucase et l'Asie Centrale musulmane confrontés
aux défis de la li-béra-lisa-tion obligée, activée par Gorbatchev. Six mois plus tard,
exit l'idole des Occidentaux! A l'instar du reste de l'URSS, les républiques mu-sulmanes
sont face au cataclysme de la crise éco-nomique. Outre celle-ci: la guerre entre
Musulmans et co-lons slaves menace, tandis que le sort des chré-tiens arméniens semble
scellé à moyen terme, é-tant donné que du point de vue humanitaire la conscience
occidentale est repue. L'antagonisme sla-vo-turc est ravivé en dépit des assurances
mu-tuelles et de la participation des Etats musulmans à la CEI. Enfin, plus
fondamen-talement, les an-ciennes terres d'Islam, martyri-sées par la folie bolchévique,
subissent d'une manière de plus en plus sensible et pour l'instant plus au
niveau du peuple et des religieux l'attraction envoû-tan-te des
fondamenta-lismes iranien et saoudien, lesquels pourraient transmuter radicalement et
très rapidement les ca-ractères spécifiques du renou-veau islamique centre-asiatique
(importance du sou-fisme et des figures charismatiques politico-religieuses, statut de la
femme, etc.).
Se dérussifier économiquement
L'adhésion des républiques musulmanes à la confédération concoctée par les Etats slaves (Russie, Ukraine, Bélarusse) tient plus du réflexe tradi-tion-nel que d'un réel attachement aux bricolages institutionnels produits par leurs voisins du Nord. Elles ont tant et plus subi l'impact colonial russe que se débarrasser des automatismes psycho-logiques n'est pas une mince affaire.
Mais, nous, en Europe centrale et
occidentale, nous devons également nous rendre compte de la nécessité, pour les
nouveaux Etats musulmans d'Asie centrale, de maintenir de très étroites rela-tions
économiques avec la Russie, étant entendu que, sans elle, la désorganisation sociale et
commerciale serait généralisée. Les nouveaux Etats musulmans dépendent trop de la
sphère slave de la CEI, que couper les ponts brutalement et sans substitition de
partenaires reviendrait à se suici-der. Mais cette allégeance matérielle qui demeure
vis-à-vis de Moscou ne les empêche pas de tenir compte de la nouvelle donne
géopolitique, résul-tant du décès de l'URSS stalinienne et brejné-vien-ne: les
républiques musulmanes de l'ancien em-pire rouge n'ont pas tardé à ébaucher un
"es-pa-ce économique islamique commun", malgré l'am-pleur de la tâche. De
même, l'Iran a proposé à ses coreligionnaires du Nord de participer à un autre espace
économique, déjà composé de l'an-cienne Perse, de la Turquie et du Pakistan. Des
signes qui ne trompent pas...
Se dérussifier ethniquement
Fortement minoritaires ou même majoritaires com-me au Kazakhstan lors des dernières comp-ta-bi-lisations démographiques mais avant l'e-xode actuel les Russes représentent pour les Tur-co-Tatars la marque indélébile d'un passé d'op-pression et d'exploitation.
Physiquement et culturellement, le Slave a, de-puis les Tsars, modelé le visage de l'Asie Cen-tra-le. La colonisation raciale s'est intensifiée sous le bolchévisme, accompagnée de la généralisation du cyrillique, du fonctionnalisme sur le plan ar-chi-tectural et du quinquénnalisme dans le do-mai-ne économique. Les Russes, par leur pré-sence, étaient, jusqu'à la perestroïka, les gardes-chiour-mes du centralisme impérial rouge. Ils régnaient sur ces terres d'Islam artificiellement ba-lkanisées par Staline afin de rendre impossible un unifica-tion sous la bannière verte du Prophète. Cette en-tre-prise a si bien réussi qu'elle influen-cera encore longtemps l'évolution des événe-ments dans cette région. Le nationalisme est de-venu un sentiment bien ancré dans le cadre des républiques musul-ma-nes soviétiques, qui ne cor-respond pas, ou si peu, aux réalités ethniques. Les pseudo-nations d'A-sie Centrale sont prêtes à s'entre-étriper pour des frontières absurdes. Cette mentalité sera, ou est déjà, attisée ou renforcée par des puissances qui ont tout intérêt à ce que le Caucase et l'Asie Centrale demeurent une zone découpée géogra-phi-quement et faible politique-ment.
La dérussification ethnique ne sera
effective que lorsque les nationalismes locaux auront été su-blimés en une idée
supérieure.
Se dérussifier religieusement
L'un des faits marquants de ces derniers mois en Islam ex-soviétique mais n'était-ce pas inévi-ta-ble? est la perte de pouvoir et de signification des quatre directions créées par Staline. En réa-li-té, il se produit une fragmentation de ces struc-tu-res institutionnelles religieuses officielles ainsi que l'émergence hors de la clandestinité de cléri-caux populaires qui provoquent très rapidement la gravitation d'un grand nombre de croyants autour de leur personne.
A priori, cette évolution peut sembler
aller dans le sens de la balkanisation que nous avons évoquée. Mais la réalité est
tout autre, tout au moins sur ce plan religieux. L'ébranlement des directions si-gni-fie
la mise à mal et la liquidation à court terme de la construction imaginée par les
communistes pour contrôler l'Islam afin d'ensuite l'éliminer. Devant la faillite du
communisme et du néo-léninisme gorbatchévien, les regards se tournent dé-sormais
essentiellement vers le Sud et la Turquie, avec laquelle existent également des
affinités eth-niques. L'Islam redevient l'idée supérieure ca-pa-ble de sortir les
républiques de leur statut de co-lonies. A tort ou à raison, l'Islam de l'Arabie
Sa-ou-dite et de l'Iran incarne la réussite écono-mique, le bien-être et la conformité
de la société humaine aux injonctions divines. Cette image, les Turco-Mon-gols peuvent
s'en gaver médiatique-ment à longueur de journée: les radios et télévi-sions
ira-niennes couvrent la région. Mais ils peu-vent aussi constater que des centaines de
mos-quées sont éri-gées, des millions d'exemplaires du Coran sont dis-ponibles, que les
flux écono-miques avec le Sud se renforcent. Qu'en un mot, la manne éner-gé-tique arabe
commence à leur ap-porter des bé-né-fices.
L'Axe Ankara-Teheran-Islamabad
Les prévisions valent ce qu'elles valent, c'est-à-dire pas grand'chose en ces temps de balkanisa-tion planétaire. Cependant nous pouvons prendre le risque de suggérer le scénario suivant: dans quelques années, un curieux ensemble géogra-phique va très concrètement s'unifier; il sera tra-versé par un axe central turco-irano-pakistanais, grosso modo de Nord-Ouest en Sud-Est, lui-mê-me traversé d'un axe secondaire, en forme de crois-sant, Ryad-Bagdad-Tachkent.
Cet ensemble pourra être greffé
d'excroissances, au gré du renforcement de l'Islam. Plus impor-tant: la zone décrite
sera la première puissance économique et politique dès l'an 2000. Première puissance
financière du monde, première puis-sance énergétique, première puissance militaire,
puissance démographique (plus de 300 millions d'âmes en l'an 2000), le
"Turkiran" a toutes les chances de rentrer dans l'histoire alors que l'Eu-rope,
si la réalité revêt la même peau qu'au-jour-d'hui, sera une sorte de bâtarde hideuse,
née de l'a-bominable accouplement du ma-térialisme et du judéo-christianisme, clopinant
sur ses moignons vers les poubelles de l'Odyssée humaine...
Notes:
(1) Mavara al-Nahr: nom de l'Asie
Centrale à l'époque.
(2) L'Etat samanide était composé du Tadjikistan et de l'Ouzbékistan actuels, d'une
partie de l'Afghanistan et d'une vaste portion de l'Iran.
(3) On a recensé plus d'un million de traditions prophétiques!
(4) Le Général Mahmud, qui avait établi sa capitale à Ghazni, était turcophone
d'origine et s'est comporté en mécène des lettres persanes. A sa cour, il y avait
Firdusi, l'auteur du Livre des Rois, dans lequel est relatée l'origine mythique
des peuples iranien et touranien.
(5) Branche d'une ethnie appelée Venedi ou Venetii par Pline l'Ancien et Tacite, les
premiers Russes se seraient installés au Nord des Carpathes, entre la Vistule, l'Oder et
l'actuelle Biélorussie (région des Marais du Pripet); mentionné par des chroniqueurs au
IXième siècle, un peuple nommé Rus ou Russe aurait émigré de l'ouest entre 500 et
1000 après J.C.
(6) Avant leur "orthodoxisation" volontaire, les Russes adoraient entre autres
dieux le dieu de la foudre, Groznyi, sommet de leur panthéon, ainsi que le Loup, seigneur
du Mal.
(7) Le tribalisme tataro-mongol finit par triompher des volontés unificatrices. Des clans
se sont même alliés aux Russes pour lutter contre d'autres clans. Seule, Kazan est
demeurée encore quelques temps comme symbole ou trace de l'éclat intellectuel et
artistique des Etats tataro-mongols.
(8) Fondée au Xième siècle, Kazan devint un centre important de communication
Est-Ouest, mais surtout le siège de trente medersas et 150 mosquées. Dans la
bibliothèque de la ville, était disponible le Coran du Calife Othman, le premier
manuscrit du livre saint des Musulmans, rédigé trente ans après la mort de Mahomet. A
noter la présence d'importantes minorités religieuses: juifs, chrétiens, bouddhistes et
chamans.
(9) Amir Taheri, Islam-URSS, p. 7.
(10) "Montagne Qaf"; le Caucase est traversé par une chaîne de montagnes de
1200 km, depuis la Mer Noire jusqu'à la Mer Caspienne. C'est également "l'autre
côté du monde" des Perses, la terre où fut enchaîné Prométhée selon les Grecs.
Alexandre Ier décrira l'endroit comme "une Sibérie chaude".
(11) Il jouissait d'un tel prestige que lorsqu'il fut fait prisonnier après neuf ans de
luttes, il ne fut pas exécuté.
(12) A contrario, le panturquisme, sous la houlette intellectuelle de Youssef
Aq-Churaoglu, émergea au début de ce siècle. Aq-Churaoglu, fondateur du périodique Türk
et enseignant à Kazan, affirme l'unicité nationale des peuples turcs de l'Egypte
à la Chine; son panturquisme intègre totalement l'Islam. Sous Gorbatchev, le
panturquisme et le panislamisme connaissent une résurgence considérable dont les signes
les plus notables sont le développement fulgurant d'un parti islamiste à l'échelon de
l'ensemble des républiques musulmanes soviétiques, la volonté de créer un espace
politico-économique commun à ces républiques et le recours de plus en plus intensif au
concept géographico-historique de Turkestan.
(13) Le 15 novembre 1917, le gouvernement soviétique publie une déclaration des droits
des peuples de Russie qui permettait notamment l'égalité, la souveraineté et le droit
à l'autodétermination des peuples de l'ex-Empire russe.
(14) Dès 1919, des milliers de Tadjiks et de Kirghizes entrent en rébellion. L'émir de
Boukhara lance la guerre sainte. Les révoltés seront appelés Basmatchi (= diseurs
demensonges) par les Bolchéviques.
(15) Achat de la fiancée.
(16) Amir Taheri, Islam-URSS, p. 167.
(17) Amir Taheri, Ibid., p. 166.
(18) Tombée dans l'oubli depuis 1940, elle avait été créée par Staline pour éliminer
toute forme de religiosité, si ce n'est le "culte prolétarien".
[Synergies Européennes, Vouloir / Robert Ervin, Juin, 1992]