Entretien avec Günter Nenning
propos recueillis
par
Hans-Ulrich Kopp et Michael Paulwitz
Günter Nenning est né en 1921 à Vienne. Il est l'un des plus célèbres et des plus prolifiques journalistes autrichiens. Volontaire de guerre de 1940 à 1945, il entame, dès son retour de captivité, une brillante carrière de journaliste. Ses articles paraissent dans la presse quotidienne (taz, SZ, etc.) et hebdomadaire (Profil, Wiener). De 1965 à 1986, il édite la revue Forum et joue le rôle du modérateur dans deux programmes populaires de la télévision (Club 2 et Drei nach neun). De 1960 à 1985, Günter Nenning est président de la chambre syndicale socialiste des journalistes autrichiens. A la fin de cette période, il s'engage dans le mouvement écologique et participe avec de jeunes militants à l'occupation de la Hainburger Au. Résultat: il est chassé du parti socialiste, pour collaboration avec les Verts les plus musclés, de même que de son syndicat de journalistes. Depuis, il dit tout ce qu'il pense. Comme nous. Et est devenu l'un des principaux interlocuteurs des allemandes et autrichiennes. Raison pour lire attentivement les réponses qu'il a données à deux de nos collègues, journalistes du mensuel Junge Freiheit.
Q.: Dr. Nenning, depuis les succès électoraux de Jörg Haider, la scène politique allemande ne cesse plus de parler du phénomène de rejet des partis traditionnels qui s'observe en Autriche. Ces résultats électoraux, qui renforcent considérablement la position des nationaux-libéraux, sont-ils, à votre avis, un phénomène normal, une mode passagère ou une transformation radicale du paysage politique autrichien et de la société civile?
GN: Pour quelqu'un qui, comme moi, aime l'his-toire, tout est . Je veux dire que lorsque l'on prend la peine de jeter un regard sur l'his-toire, on trouve forcément des points de réfé-ren-ce. Ce que nous voyons se dérouler actuelle-ment, c'est le retour, dans la vie politique autri-chienne, de la tripartite observable sous la pre-mière répu-blique (1918-1938) voire dès la fin de la période monarchique. Cette tripartite se com-posait des so-ciaux-démocrates, des chrétiens-so-ciaux et des na-tionaux-allemands. Dans ce sens, le succès de Haider est un retour de la normalité, y compris dans les chiffres: le camp national-al-lemand avait obtenu, lors des dernières élections de l'histoire de la première république, un score proche de 15%.
Q.: Mais s'il s'agit d'une normalisation, pourquoi les partis de l'établissement paniquent-ils à ce point?
GN: Si l'on voulait être méchant, on dirait qu'il est à peine croyable que des politiciens tout-à-fait normaux se muent d'un coup en antifascistes vis-céraux quand de petits polissons chanceux se met-tent à scier les pieds de leurs fauteuils de par-lementaires...
Q.: Il n'y a donc pas d'antifascistes réels mais des politiciens qui défendent leur mangeoire...
GN: Dans le cas de quelques hommes politiques, on ne peut nier qu'ils soient réellement antifas-cistes. Mais leurs convictions sincères sont auto-matiquement mises en doute: leurs adversaires et le bon peuple insinuent que l'antifascisme est un prétexte, chez eux comme chez ceux qui défen-dent leur mangeoire. Résultat: toute attitude antifasciste affichée nuit à celui qui la fait sienne.
Q.: La situation en Autriche ne doit-elle pas être replacée dans le contexte européen, où l'on as-siste partout à un retour des idéaux nationaux?
GN: Il n'existe pas de pays qui soit une île isolée de ses voisins. Nous assistons effectivement en Europe, aujourd'hui, à partir des renaissances nationales dans les pays de l'Est, à un retour à l'avant-plan des faits et facteurs nationaux. Ce re-tour ne me rend pas hystérique, car ces facteurs nationaux ont toujours été une composante im-por-tante de la politique européenne. Dès lors, pour--quoi s'étonner qu'ils reviennent?
Q.: Vous pensez donc que c'est un phénomène positif...
GN: Nous devons simplement veiller à ce que ces facteurs nationaux soient toujours couplés à l'i-déal démocratique, comme le postule toute nor-ma-lité en Europe. C'est une tâche pour la droite comme pour la gauche.
Q.: D'accord, mais il y a problème: l'élément national en Autriche possède une particularité; il ne veut pas renforcer la structure étatique autri-chienne mais se perçoit comme partie intégrante de la nation allemande dans son ensemble.
GN: Qu'il y ait un lien entre l'Allemagne et l'Au-triche, c'est évidemment incontestable! Nous a-vons une histoire, une culture et une littérature com-munes; impossible d'effacer tout cela d'un coup de baguette magique! Les Autrichiens sont sans doute tout ce qu'on veut des Illyriens, des Celtes, des Ladins, des Slaves, des Tziganes, des Juifs mais il me semble assez spécieux de vouloir occulter ce qu'ils sont dans leur majorité: des Germains comme les autres Allemands.
Q.: La loyauté envers l'Allemagne et la loyauté envers l'Autriche ne sont donc pas contradic-toires?
GN: Le Bismarck a dit, un jour, à une dé-légation d'étudiants autrichiens (des Burschen-schaftler) qui lui rendait visite à Sachsenwald: . Dans la bouche de Bismarck, cette phrase contenait sans nul dou-te mille ruses, mais, on peut la retourner dans tous les sens, elle est, dans le fond, très exacte. Je ne perçois aucune contradiction entre être alle-mand et être autri-chien.
Q.: Il est un thème commun et récurrent dans l'histoire allemande et l'histoire autrichienne: la no-tion de Mitteleuropa. Dans l'un de vos articles, rédigé pour la presse quotidienne, on peut lire: (keine Brücke über die Drina), allusion à un célèbre ro-man croate. En effet, l'Etat yougoslave a éclaté, précisément à l'endroit où les oppositions d'ordre culturel se trouvaient immédiatement face à face. En dépit de cet éclatement de la Yougoslavie, peut-on parler, aujourd'hui, d'un retour de la Mitteleuropa?
GN: Voyez-vous, ce qui est fascinant, c'est que, dans l'histoire, rien n'est jamais . Tout re-vient, mais sous des formes différentes, trans-formées. Nous pouvons dire, notamment, que cer-taines frontières se maintiennent pendant des siècles; dans le cas de la Drina, nous pouvons mê-me dire qu'elle s'est maintenue pendant plus d'un millénaire. De telles frontières sont plus que de simples frontières tracées par les hasards de l'histoire ou l'arbitraire des hommes. Ce sont des frontières qui séparent des cultures, des formes de spiritualité; je ne veux pas dire par là que telle spiritualité est supérieure ou inférieure à telle autre, mais je veux bien plutôt signaler que l'exis-ten-ce des frontières, surtout des frontières aussi importantes que celle qui passe le long du cours de la Drina, est une nécessité, sinon nous n'au-rions pas ce magnifique kaléidoscope euro-péen, cette diversité enrichissante, digne d'être préservée dans toutes ses composantes.
Q.: Parce que la création étatique arbitraire qu'était la Yougoslavie des Karageorgevitch, de Clémenceau et de Tito n'a pas tenu compte de cette frontière plus que millénaire, elle a éclaté; était-ce un destin inéluctable?
GN: Le retour de la Slovénie, de la Croatie, et en un certain sens aussi, de la Bosnie-Herzégovine, dans l'orbite de la Mitteleuropa, indique que les rythmes de l'histoire étaient justes. Ce qui a été pen--dant des siècles, revient, après une parenthèse de 70 ans. Je ne trouve pas cela effrayant et même je trouve cela plutôt rassurant, d'un point de vue autrichien. En effet, ces trois nouveaux pays ont toujours eu des rapports étroits avec l'Au-tri-che, même si ces rapports n'ont pas tou-jours été optimaux, loin s'en faut. Ils étaient sous notre tu-telle impériale, mais, malgré cela, nous vivions dans une . Dommage que les Autrichiens contemporains ne compren-nent pas cette situation à sa juste valeur...
Q.: La classe politique allemande ne s'est pas plus montrée à hauteur de la situation. Croyez-vous qu'un changement viendra, en ce domaine aussi?
GN: Je ne crois pas que l'inconditionnelle orien-tation occidentale de l'Allemagne et de l'Autriche durera. Toutes deux sont des puissances conti-nen-tales. L'Autriche a la nostalgie de son Empire, ne cesse de collectioner les anedoctes le concer-nant. Mais l'Allemagne, si elle renoue avec l'es-prit de la Mitteleuropa, pourra devenir plus puissante qu'elle ne l'a jamais été dans l'histoire. Il est important qu'Allemands et Autrichiens pren-nent conscience de leur position au centre de l'Eu-rope et cessent de se considérer comme par-ties intégrantes du littoral atlantique faisant face aux Etats-Unis.
Q.: Vous ne considérez donc pas l'Allemagne comme un pays ?
GN: L'orientation occidentale, dans sa forme pu-re, est un produit de notre après-guerre. Elle s'est imposée parce que la situation de 1945 la postu-lait; à cette époque, il y avait des vainqueurs et des vaincus; quelques mois plus tard, éclatait la guerre froide, qui l'a forcément consolidée. Aujourd'hui, il n'y a plus de vainqueurs et de vain-cus, plus de guerre froide. On peut même dire, sur certains plans, notamment le plan éco-no-mi-que, que la situation s'est inversée. L'Allemagne est située entre la Russie et l'Occident. Que doit-elle faire? Cultiver les liens qu'elle a avec l'Ouest, liens qui plongent leurs racines dans l'histoire, mais sans oublier ou né-gliger les liens culturels, spirituels, littéraires et politiques qui l'unissent, tout aussi essentielle-ment, à l'Est.
Q.: Cela signifie-t-il que les Allemands doivent remettre de l'ordre dans leurs relations avec la Russie?
GN: Pas seulement avec la Russie: avec tous les peuples slaves! La grande différence entre l'Alle-magne et les Etats occidentaux, c'est qu'elle a tou-jours eu des rapports étroits avec les Slaves. C'est une constante qui revient au grand galop dans la politique allemande actuelle.
Q.: Donc, la conscience nationale allemande ne se consolidera pas contre ses voisins slaves...
GN: Au contraire! L'histoire nous enseigne que la pensée allemande a toujours soutenu l'émer-gen-ce des consciences nationales slaves. Voyez Her-der: c'est lui le père de la conscience nationale allemande et des consciences nationales slaves. C'est dans son ¦uvre que se trouvent nos racines spirituelles communes. Ce qui explique que dans bon nombre de conflits [guerres contre Napo-léon, guerre de Crimée, ndlr], Slaves et Alle-mands se sont sentis comme appartenant au mê-me camp.
Q.: Cette nécessaire solidarité entre Slaves et Allemands implique alors qu'en dépit des déci-sions de Maastricht, le super Etat-CEE n'est pas encore pour demain...
GN: L'Europe n'adviendra pas en tant qu'Europe occidentale. Car une telle Europe ne serait pas l'Eu-rope Totale [= Gesamtheit Europas ou Ge-samt-europa; nous utilisons l'expression , forgée par Harmel et Adriaenssens dans les années 60; ndlr], qui en-globerait l'Ouest et l'Est, mais une caricature d'Europe. La CEE est une zone économique capi-taliste solide: rien de plus. De cette construction, nous n'obtiendrons ja-mais une super-nation eu-ropéenne, qui absorbe-rait et sublimerait les nations historiques qui la composent. Peter Glotz [théoricien social-démo-crate allemand, spécialiste des rapports entre Sla-ves et Allemands et analyste conformiste mais pointilleux des allemandes; ndlr] disait récemment: Maastricht n'est pas un com-mencement, mais une fin. Ce qui n'a pas ré-us-si avec Maastricht ne réussira pas dans l'a-ve-nir. Or, pratiquement, rien n'a réussi; tout a été poudre aux yeux.
Q.: Quand on parle de la CEE, on en vient automatiquement à parler de la classe politique, qui n'agit que dans le sens de ses propres intérêts et n'est plus liée au peuple. Mais le peuple a-t-il un autre langage, du moins un langage différent et conscient de cette différence?
GN: Sur ce chapitre, je suis très optimiste. La caractéristique de notre époque de transformations, qui est en soi très révolutionnaire, c'est que, jus-tement, les peuples sont de retour! Sur la scène, nous ne voyons pas un Staline, ni d'autres ve-dettes, ni des chefs sanguinaires, mais nous vo-yons les peuples. Leur présence est quelque peu oc-cultée, parce qu'il y a les partis politiques qui tirent la couverture à eux, mais nous avons dé-sormais des raisons d'espérer. Puisque la classe politique n'est plus adaptée à la nouvelle situation historique, il y aura confrontation entre elle et le peuple et nous verrons qui sera, en bout de cour-se, le plus fort.
Q.: Etes-vous d'accord, si l'on vous dit que l'irréalisme de la classe politique, et plus particulièrement de l'aile sociale-démocrate de cette classe politique, se perçoit dans son incapacité à résoudre le problème de l'immigration?
GN: La sociale-démocratie a été une vieille tantine quasi increvable... Mais aujourd'hui, la bonne da-me se lézarde. Parce qu'elle veut, comme sou-vent dans l'histoire, tirer deux lièvres à la fois. Le premier de ces lièvres, c'est l'intelligentsia du par-ti, qui se veut et défend les droits des immigrés. La sociale-démocratie veut satisfaire cette intelligentsia. Mais, en même temps, elle veut conserver sa base électorale xé-no-phobe (qui est le deuxième lièvre qu'elle veut tirer).
Q.: Vous estimez que ce reproche de xénophobie n'est pas justifié?
GN: On ne progressera pas tant qu'on ne sépa-rera pas la problématique des allochtones (Aus-länder) de celle des autochtones (In-länder). En tant que socialiste, je ne puis aborder cette épi-neu-se question en me disant d'emblée: je vais être bon pour les allochtones (ou faire semblant de l'être) et je vais mettre entre parenthèses les pro-blè-mes des autochtones. Car il y a deux droits fon-damentaux de l'homme dont il faut simulta-nément tenir compte: le premeir de ces droits, c'est le droit à recevoir aide et protection, lorsque l'on est pourchassé ou persécuté; mais ce droit im-plique que l'on partage partiellement le sort d'Ahasver et que l'on pérégrine dans tous les pays du globe. L'autre de ces droits, c'est d'être chez soi, d'avoir une patrie et de ne pas être en-va-hi, d'y affirmer sans entraves ce qui est son pro-pre. Ces deux droits ne sont pas dissociables. Et quand on dit , alors on plonge dans les difficultés. La sociale-démocratie devra habilement et subtilement man¦uvrer pour sortir du marécage dans lequel elle s'est fourvoyée.
Q.: Le discours politique relatif aux immigrés oscille donc entre une volonté d'étanchéiser tota-lement le pays et une volonté de nier tout droit d'affirmation nationale à son propre peuple. Nous naviguons donc entre Charibde et Scylla. N'est pas une triste perspective?
GN: Certes. Mais c'est aussi une chance de voir le problème selon deux optiques. Toutes les na-tions sont les produits de mixages eth-ni-ques/ra-ciaux, mais ne sont pas les produits d'un en-va-hissement indistinct, à la fois composite et uni-latéral, qui minorise en peu de temps les auto-chtones de vieille souche. Car quand l'envahis-sement devient trop important, res-semble à une invasion, minorise les peuples-hôtes, les nations ne sont plus ce qu'elles ont été. L'histoire a con-nu des situations semblables, mais, aujourd'hui, il y a à l'intérieur des nations une catégorie de ci-toyens, qui détiennent une bonne partie du pou-voir et qui veulent encourager le peuple à accepter un tel sort sans broncher. Mais cela dépasse lar-gement leurs forces. Ils ne réussiront pas.
Q.: Croyez-vous que nous allons être envahis et minorisés, ou pensez-vous que ce discours apocalyptique, qui agite sans cesse l'épouvantail de l'envahissement et de la minorisation, est une fiction instrumentalisée par les droites extrêmes ou nationales?
GN: Quand on traduit le vocable grec en allemand, on parle de Volksherrschaft et on retombe sur la notion de Volk. En tant qu'in-tellectuel démocrate, partisan du pouvoir du peu-ple, je me pose une question, critique à l'égard de mon propre discours: le peuple n'est-il pas plus futé que moi? Poser cette question, être critique à l'égard de ses propres discours d'intellectuel dé-mo-crate, c'est toucher au sens le plus profond de la démocratie et admettre que la sagesse populaire vainc toujours les dis-cours ex cathedra ou les théo-ries façonnées dans les salons, quand ceux-ci et celles-ci se déconnec-tent du réel. Si je ne crois pas à cette sagesse in-née du peuple, je ne peux, logiquement, que rejetter toute forme de dé-mo-cratie et qualifier celle-ci de profonde stupidité. Le peuple, dans ses instincts, sent qu'un gigan-tes-que mouvement migratoire fait mouvement vers lui. Les statis-tiques réelles ou truquées n'y changeront rien. Nous devons accueillir le plus largement possible les persécutés du monde, mais malheur à ceux qui ne prodiguent pas le même a-mour à leur propre peuple, à ceux qui ne font rien pour dissi-per les craintes instinctives du peuple, qui a peur d'être envahi et minorisé, et à ceux qui font en sorte qu'une nouvelle société duale s'ins-taure, avec, d'un côté, les allochtones, à qui l'on pro-digue amour et soins, et de l'autre, les autochtones, qu'on méprise.
Q.: Pensez-vous que les politiciens pourront en-core agir à temps?
GN: Péniblement, ils essaient de réparer les dé-gâts, mais en appliquant de faux principes. Les par-tis politiques ne disent pas mais . Evidemment, il vaut mieux que quelque chose bouge, même si c'est par l'ef-fet de faux principes, que rien ne bouge.
Q.: En manifestant une telle attitude, ne risquez-vous pas de devenir un combattant solitaire?
GN: Malgré mes 71 ans, je suis resté jeune d'es-prit et de c¦ur. Or le sentiment qui anime les es-prits et les c¦urs jeunes n'est pas l'optimisme béat ou débridé. Un jeune entreprenant ne chan-tonne pas . Il ne croit pas à l'optimisme de rigueur qu'im-po-sent les politiciens. Ils disent plutôt: nous con-tinuons à acquiescer à cet optimisme-là, ça va mal finir, car plus personne ne croit que la clas-se politique sera en mesure d'apporter une solution aux problèmes de notre fin de siècle.
(interview paru dans Junge
Freiheit, Mai 1992; adresse: JF, Postfach 147, D-7801 Stegen/Freiburg).
[Synergies Européennes, Junge
Freiheit / Vouloir, Juillet, 1992]