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Une certitude pour l'avenir: l'avènement de l'Etat écologique

Wolfgang Venohr

 

Attendons encore dix ans, attendons l'année 2002, et nous verrons s'abattre sur l'humanité des catastrophes écologiques d'une ampleur in-soup-çonnée. Et les habitants de l'hémisphère nord ne seront certainement pas épargnés. Au-des-sus de leurs têtes, un trou immense dans la cou-che d'ozone, si bien qu'on ne pourra pas s'ex-poser au soleil pendant plus de dix ou quinze minutes par jour, si l'on voudra échapper au can-cer de la peau ou à de terribles maladies oculaires. Le réchauffement du climat fera monter les eaux des océans et assèchera les sols. Résultat incontour--nable: des récoltes pourries se succéderont les unes après les autres. Fleuves, lacs et mers seront aussi pollués chimi-quement que les nappes phréa-tiques. Conséquence: les produits de la mer et de la terre, les poissons, le gibier, les légumes, les fruits, le lait, etc. seront contaminés. La mort des fo-rêts prendra des proportions gigantesques; les pans des montagnes s'éroderont, se lézarderont et les vallées seront victimes d'avalanches chro-ni-ques.

Tout cela nous le savons depuis peu, depuis que les scientifiques européens et américains ont dé-posé un rapport clair et précis sur la question éco-lo-gique. Mais ils auraient déjà pu nous dire cela en 1975; dans ce cas, les choses auraient pu pren-dre un autre cours, surtout si les Etats avaient eu le courage d'imposer des contre-mesures de-puis six, sept ou huit ans. Beaucoup de publi-cistes, de polémistes, de penseurs et de journa-listes s'inter-ro-gent sur les conséquences qu'auront ces pro-blè-mes écologiques pour l'individu moyen, se de-mandent dans quelle me-sure la vie quotidienne va changer. Mais peu d'entre eux osent penser quel-les seront les inévi-tables conséquences d'or-dre politique et social que la pollution à grande é-chelle entraînera.

La fin inévitable de la démocratie libérale

Premier constat qu'il me semble bon d'opérer: de-puis toujours, les hommes ont fermé les yeux au fur et à mesure qu'ils s'approchaient du bord du gouffre. J'ai pu l'observer déjà en 1944, quand l'Allemagne, mon pays, approchait à grands pas de la catastrophe finale. Presque per-sonne dans l'armée, depuis le simple grenadier jusqu'au Generalfeldmarschall, n'osait penser à ce qui allait se passer après la guerre. On interdi-sait à son imagination d'imaginer ce que serait l'a-venir et on se contentait de proclamer: "vive la guerre, monsieur, car la paix sera terrible!". Nous refoulions sciemment toute propension au raisonnement, nous refusions d'envisager le pire et celui, lucide, qui osait l'envisager, nous lui ad-ministrions quelques solides horions, nous lui fai--sions un oeil au beurre noir, sous prétexte qu'il était un défaitiste, un fouteur de m... Eh oui, quand la situation est grave, quand le danger guette, l'homme se rit de la connaissance, est heu-reux de ne pouvoir connaître l'avenir et pré-fère se bercer d'illusions.

Mais ni les refoulements ni les illusions n'arrêtent le cours du temps. Soyons-en sûrs: en l'espace d'une décennie, les conditions de notre vie quo-ti-dienne vont changer de fond en comble; ce qui, en toute logique, provoquera l'effondrement des vieilles structures politiques et sociales.

Prenons l'exemple de l'Allemagne. Dans le cadre de la société allemande actuelle, il m'apparaît par-ticulièrement vain de remuer et de ressasser toutes les vieilles histoires du passé, de spéculer sur l'op-position entre capitalisme et socialisme, en se félicitant de la victoire de l'un et en déplorant la fin de l'autre. Il est tout aussi vain et inutile de s'enferrer dans d'éternelles discussions quant à savoir si la construction européenne devra repo-ser ou non sur des principes multiculturels ou stato-nationaux. On trouvera toujours des gens pour pontifier sérieusement sur les frontières jus-tes: celles de 1914, 1937 ou 19XY. C'est comme si en 1789 quelqu'un aurait eu l'idée de s'indi-gner du Traité de Westphalie.

Tout cela n'aura bientôt plus d'importance. A par-tir de 2002, nous entrerons dans une phase où l'état d'urgence sera permanent! Ce qui implique, à l'instar de ce qui s'est passé pendant toutes les périodes d'état d'urgence qu'a connues l'histoire, une limitation voire une suppression de la démo-cratie et des droits individuels. Quand il y a état d'urgence, il faut "que la paix règne dans la forte-resse" (Burgfriede): la légalité du gouvernement est alors celle d'une dictature intérieure.

Voilà les problèmes constitutionnels auxquels nous serons très bientôt confrontés. Lorsque la sur-vie des peuples, de régions ou de continents entiers, sera en jeu, les principes de la démocratie libérale et de l'individualisme ne pourront plus en-trer en ligne de compte. En effet, dans la me-sure où ces valeurs libérales mettent directement en danger le bien commun, on sera contraint de les abolir ou de les interdire. Lorsque des peuples entiers seront menacés d'inondations ou de pé-nurie d'eau, d'empoisonnement par pollution ou d'épidémies à grande échelle, plus aucune auto-ri-té ne pourra tenir compte des intérêts individuels ou attendre que les conclaves des partis politiques aient fini de discuter. Dans des cas pareils, il faut, sans tarder, proclamer l'état d'urgence et rempla-cer la démocratie libérale par l'éco-dictature.

Vu que la pollution est désormais un problème pla-nétaire, ces expédients seront valables tant à l'é-chelle nationale qu'à l'échelle internationale. Sur le plan intérieur, on devra très rapidement fai-re passer des lois draconiennes, qui toucheront di-rectement l'individu, mais auront pour but de sauver la collectivité. Quelques exemples: il fau-dra faire passer des arrêtés de loi qui:
- feront en sorte qu'il n'y aura plus trace de la moin-dre production de FCKW;
- que chaque famille ne pourra plus posséder qu'u-ne seule auto;
- que la circulation automobile sera interdite du sa-medi midi au dimanche soir;
- que chaque citoyen sera obligé de travailler qua-rante heures par semaine;
- que le transport des marchandises, à l'échelon na-tional comme à l'échelon européen, devra se fai-re par rail;
- que les voyages non professionnels en avion se-ront interdit;
- que la limitation de vitesse sur les autoroutes se-ra de 100 km/h et sur les grandes voies natio-nales de 80 km/h;
- que les vacanciers pourront se rendre en voiture au lieu qu'ils auront choisi pour leur vacances mais ne pourront plus employer leur auto là-bas;
- que le ski et la natation seront interdits à cause des dangers de brûlure et d'empoisonnement;
- qu'il sera mis un terme à l'utilisation privée de l'automobile, au plus tard avant l'année 2015; et que le transport des personnes s'effectuera par rail et par bicyclette;
- que tous les citoyens à partir de l'âge de 17 ans se-ront astreints à prester un service du travail géré par l'Etat, de façon à ce que les autorités puissent disposer d'une armée de travailleurs mobilisables et opérationnels, afin de combattre les effets des ca-tastrophes écologiques inévitables (inondations dans les régions côtières, prévention des ava-lan-ches dans les régions montagneuses, etc. etc.).

Il faut que nous nous préparions à des temps très durs...

Ces mesures vaudront donc sur le plan national comme sur le plan international. Face à la crise éco-logique, la demande d'Etats forts se fera pres-sante. Ces Etats exerceront leur autorité sur la portion du continent où ils seront dominants; au nom d'une dictature écologique, ils mobiliseront les énergies des peuples, pour faire face aux dan-gers qui menacent et qui ne s'arrêtent pas aux frontières tracées par l'arbitraire des hommes. En Europe orientale, l'Etat fort sera la Russie; en Eu-rope centrale, ce sera l'Allemagne; en Europe oc-ci-dentale, ce sera la France ou la Grande-Breta-gne. Ces Etats devront être prêts, dans leurs ré-gions respectives, à agir dictatorialement. Ainsi, par exemple, lorsque Berlin émet telle ou telle or-donnance relative à l'environnement, non seule-ment les Allemands devront y obéir, mais aussi les Polonais, les Hongrois, les Tchèques, les Au-trichiens, les Suisses et les Slovaques. S'ils re-fu-sent, des éco-troupes (des casques verts) devront immédiatement les ramener à la raison. Les mêmes règles doivent valoir pour l'Europe occiden-tale et orientale, pour la Scandinavie comme pour l'espace méditerranéen. Il ne sera plus nécessaire d'être puis-sance nucléaire: de toute façon, celles-ci ne sont déjà plus que des "tigres de papier". C'est clair depuis Tchernobyl: toute utilisation de l'atome à des fins militaires relève du suicide. Les atouts de demain: une bonne économie, un bon système logistique, une population numérique-ment optimale, des prin-cipes d'organisation effi-caces et sévères qui placent la solidarité au-dessus des intérêts des individus et des lobbies.

Dans le cas de l'Europe (et par Europe, j'entend l'espace couvert par les pays membres de la CSCE, à l'exception des Etats-Unis et du Cana-da), il sera nécessaire de constituer un "Conseil de Sécurité européen", auquel devront appartenir les principaux Etats, tels la France, la Russie, l'Al-lemagne, l'Ukraine, la Grande-Bretagne, l'Ita-lie et l'Espagne. Exactement comme à l'intérieur de chacun de ces Etats et de chaque région qui les composent, ce "Conseil de Sécurité" exercera une éco-dictature à l'échelle européenne, de Lis-bon-ne jusqu'à Vladivostock, avec, pour instru-ment de son pouvoir, des troupes de "casques verts". Cette solution radi-cale est la seule qui puis-se sauver notre grand continent de la catastro-phe.

Telle est la perspective qui s'ouvre à nous. Cet état de choses s'imposera lentement mais inexo-rablement entre 2002 et 2020. Vu les dangers qui nous menacent, il y a peu de chance que l'on par-le encore de démocratie ou des droits de l'indi-vi-du. Il est donc impératif que nous changions de mentalité et que nous mettions nos consciences au diapason des décennies dures qui nous attendent au XXIième siècle. A la place de l'égoïsme, du nar-cissisme, de l'esprit partisan et chicaneur, nous allons devoir faire preuve de so-lidarité, de sens du sacrifice et de la communauté. Sur la ba-se d'une égalité de principe, surgira une "nou-vel-le élite écologique". Les critères de sélec-tion pour cette élite: savoir mesurer, prévoir et prévenir nécessités et catastrophes écologiques. La sacro-sain-te "liberté" ne pourra plus être con-sidérée comme la valeur suprême, quand l'existence de tous les peuples de la terre est en danger. L'hom-me, en tant qu'individu, ne sera plus la mesure de toutes choses, mais ce sera l'humanité en tant qu'es-pèce.

"Ce qui est a déjà été", aurait dit Ben Akiba. En effet, la base du comportement humain ne se mo-difie pas. La masse n'est jamais prête, même en temps de détresse, à limiter d'elle-même ses liber-tés et ses privilèges. Le sort du voisin, de ses pro--pres enfants et petits-enfants n'interesse tout simplement pas l'individu moyen. Les Romains de l'antiquité, ces Républicains de la plus pure eau, assoiffés de liberté, avaient parfaitement cons-cience de ce je-m'en-fichisme humain trop hu-main. Pour les périodes de détresse, pour l'état d'urgence, ils ont inventé l'institution du dictateur (introduite dans les lois en 498 av. notre ère). El-le a remarquablement fait ses preuves pendant plus de trois siècles. La fonction de dictateur était ou-verte à tous, patriciens comme plébéiens, et é-tait contrôlée sévèrement par les tribuns du peu-ple. Elle s'exerçait quand l'ennemi franchis-sait les frontières, quand on organisait de grands jeux publics, quand on instruisait des procès criminels extraordinaires, ainsi qu'en cas de ca-tastrophes na-turelles (débordement de fleuves et inonda-tions, éruptions volcaniques, etc.), et quand on levait des armées de masse pour la dé-fense du territoire ou pour exécuter des grands travaux d'utilité publique. La détresse et la né-cessité de maintenir intact le bien public oblige le législateur à prévoir des mesures et des institutions applica-bles aux états d'exception, lesquels sont toujours limités dans le temps; très exacte-ment le temps que dure l'état de détresse, d'urgence ou d'excep-tion. Il ne me semble pas inutile d'écouter et d'en-tendre la leçon que nous donne l'antiquité (et pas seulement dans le do-maine politique...).

Le XXIième siècle générera-t-il un monde ter-ri-ble? Indubitablement. Surtout si nos cons-ciences ne changent pas radicalement, si elles ne se met-tent pas au diapason des nouvelles condi-tions d'existence. Si cette aggiornamento  ne passe pas, on entendra des cris, des pleurs, des grince-ments de dents. Mais qui oserait donc af-firmer que la société de consommation égocen-trique d'au-jourd'hui, que la partitocratie pseudo-démo-cra-tique, concussionnaire et discutailleuse, con-sti--tuent les vérités ultimes? Qui peut sérieu-sement croire que ce type de "démocratie" durera à l'in-fini, sans jamais être interrompu par la moindre ur-gence? Souvenons-nous: l'unité allemande est ad-venue, comme un déluge inattendu, alors que nos lâches politiciens, fétichistes du statu quo, ne s'y attendaient pas et ne voulaient rien entendre de la restauration de l'Etat national allemand. L'é-co-dictature leur tombera sur la râble de la même façon. Car rien sur cette terre n'est durable: pas même la "démocratie" de type parlementaire.

 

La "liberté" des libéraux ne sera plus le bien suprême

Disons-le sans ambages: l'Etat écologique ad-vien-dra et son objectif sera d'assurer le bien du tout plutôt que de satisfaire les droits des indivi-dus. C'est une certitude. L'humanité devra, bon gré mal gré, développer une conscience nouvelle, pour affronter dignement la nouvelle donne exis-tentielle. Et lorsque notre conscience, sous la dic-tée des transformations nécessaires, se sociali-sera et s'humanisera, lorsqu'elle passera du "moi" tour-né vers la consommation au "nous" éco-cons-cient, lorsque le bien commun prendra le pas sur l'égoïsme individualiste, notre monde en dan-ger pourrait bien devenir un monde meilleur, où les droits de l'humanité pourront être mieux dé-fen-dus, sous l'égide du principe: "Seuls nous som-mes perdus, ensemble nous réussirons".

Une ère nouvelle s'annonce. Pour l'affronter, les Allemands devront se souvenir d'un grand exem-ple historique, où l'esprit public, la disci-pline, le sens du service et l'idée d'ordre allaient de paire avec la tolérance, la modestie personnelle et le sens de l'éthique. Cet exemple est celui de la Prus-se frédéricienne. Si les Allemands, comme les autres Européens, veulent survivre, il devront remettre la "façon prussienne" à l'honneur.

Wolfgang VENOHR.
(texte issu de Junge Freiheit, Mai 1992; adresse: JF, Postfach 147, D-7801 Stegen/Freiburg).
 

[Synergies Européennes, Junge Freiheit (Berlin) / Vouloir (Bruxelles), Juillet, 1992]