Walter Laqueur: une analyse des droites et du nationalisme russes
Markus Zehme
Depuis la victoire d'Eltsine lors du réferendum de la mi-avril, un vent d'accalmie souffle sur le Kremlin. Néanmoins, il n'est pas encore sûr que le Président russe viendra définitivement à bout de ses ennemis jurés, coalisés au sein de cette mystérieuse et étonnante alliance parlementaire de nationalistes et de paléo-bolchévistes. Depuis la glasnost, sans que les médias occidentaux ne l'aient remarqué au début, c'est essentiellement un mouvement qui a gagné en influence dans l'opinion publique russe et qui a le vent en poupe depuis l'échec du putsch d'août 1991, perpétré par la vieille garde bolchévique: ce mouvement, c'est celui des nationalistes et des conservateurs.
Ce phénomène est demeuré longtemps ignoré de la plupart des médias occidentaux et ne mobilise leur intérêt que depuis peu. En Allemagne, le journaliste qui s'y intéresse à fond depuis de longues années est Wolfgang Strauss (que connaissent bien les lecteurs de Vouloir, ndt), un spécialiste des questions russes, auteur d'un livre sur les droites russes en 1992. Récemment, un nouveau livre sur cette question vient de paraître: il est épais, fourmille d'informations inédites et nous donne d'amples renseignements sur ce monde des droites russes qui reste, en Allemagne, terra incognita. Contrairement à Wolfgang Strauss, dont les idées oscillent entre celles de la droite slavophile et celles du nationalisme révolutionnaire et populiste, les options de Walter Laqueur sont libérales; le titre de son livre est d'ailleurs assez mal choisi: il ressemble à l'un de ces slogans à l'emporte-pièce de l'agitprop antifasciste, (dont les groupuscules gauchistes s'étaient fait une spécialité du temps où ils recevaient beaucoup d'argent des services de la RDA, ndt). Ce titre est effectivement éloquent: "Le ventre est encore fécond. Le nationalisme militant de la droite russe". Né à Breslau en 1921, Walter Laqueur est devenu un véritable spécialiste des questions russes, dont la scientificité des propos ne peut être mise en doute. Son enquête est sérieuse, précise; il ne se contente pas d'énumérer ce qui existe, mais procède aussi à une véritable généalogie de ces courants nationalistes ou conservateurs russes. Laqueur préside le Conseil scientifique du Center for Strategic and International Studies de Washington. Grâce à l'aide d'amis russes, ce professeur d'histoire contemporaine, mondialement célèbre, a pu analyser des documents difficilement accessibles. Et même si Laqueur observe et décrit le monde des droites russes avec les yeux d'un libéral d'Occident, son ouvrage est intéressant, mérite d'être lu et constitue un instrument de référence indispensable pour le chercheur d'aujourd'hui.
Ce qui s'annonce, menaçant, là-bas à l'Est, a des racines qui remontent au siècle passé et qui retrouvent subitement une actualité avec l'effondrement de l'imperium soviétique. L'occidentalisation de la Russie, qui avait déjà commencé sous Gorbatchev et qui avance à marche forcée depuis l'échec du putsch d'août 1991, inquiète désormais aussi les démocrates conservateurs et modérés. Beaucoup de citoyens russes qui ont opéré un virage à droite au cours de ces deux dernières années, l'ont fait dans le souci de sauver les traditions russes qui pouvaient encore être sauvées. Ces forces conservatrices pensent que le pays a besoin d'une renaissance spirituelle et politique, d'un retour aux valeurs nationales et religieuses du peuple russe, qu'il va falloir exhumer des ruines accumulées par 70 ans de domination bolchévique et réactiver. La tentation de vouloir importer sans discernement des normes "occidentales" est à leurs yeux condamnée à l'échec.
Or pour comprendre cette renaissance de la pensée nationale et conservatrice russe, il faut retourner à ses racines spirituelles d'avant la Révolution d'Octobre. Laqueur s'est efforcé de donner à ses lecteurs une vision panoramique de ces traditions conservatrices russes, qui donnaient le ton à l'époque des derniers tsars et qui étaient modelées sur les idées de Dostoïevski, des slavophiles et de l'Eglise orthodoxe. Parmi les éléments de la pensée russe, il convient toutefois d'étudier avec grande attention ce qui la rapproche de la conviction américaine d'être ressortissant du God's own country. Je veux parler du mythe de la "mission russe". Déjà aux XIIIième et XIVième siècles, l'Eglise russe-orthodoxe a développé l'idée que Moscou était la "Troisième Rome". C'est le mythème de la "Sainte-Russie". De tous les pays européens, la Russie est le plus isolé; pendant des siècles, elle est quasiment restée à l'abri de toutes les évolutions intellectuelles et culturelles de l'Europe.
Malgré les efforts de Pierre le Grand, qui avait ouvert le pays aux influences de l'Ouest, les Russes sont restés méfiants à l'endroit des influences étrangères. Au cours du siècle dernier, cette méfiance atavique a généré des traditions spirituelles anti-occidentales et bien profilées, auxquelles les nationalistes d'aujourd'hui se réfèrent volontiers. Laqueur nous en décrit les deux principaux courants: d'une part, les nationalistes conservateurs; d'autre part, les slavophiles. Les nationaux-conservateurs jettent un regard pessimiste sur la nature humaine en général et sur le peuple russe en particulier mais admettent le patriotisme, tout en acceptant l'autocratie, l'orthodoxie et la Narodnost (la monarchie populaire). Les slavophiles, pour leur part, exaltaient un nationalisme imprégné de romantisme et de références à la paysannerie. Souvent, dans ce courant slavophile, on rencontre des militants ou des idéologues convaincus qu'il n'existe aucun groupe organisé en Europe occidentale qui ne complote contre la Russie et cherche à lui nuire. Par ailleurs, les slavophiles luttent pour la justice sociale et la liberté de l'esprit.
Dans l'ouvrage de base de l'un des plus grands slavophiles du XIXième siècle, Danilevski, dont le titre est La Russie et l'Europe, l'auteur se fait le propagandiste de la mission impériale de la Russie et prophétise le déclin inéluctable de l'Occident. Sur le plan intérieur, ces militants prônaient l'instauration d'un socialisme populiste et paysan. Mais la slavophilie, en tant que courant philosophique, disparaît vers la fin du XIXième siècle. Parmi les slavophiles les plus célèbres: l'écrivain Dostoïevski, qui n'est plus tant lu pour ses romans dans la Russie d'aujourd'hui que pour son Journal d'un écrivain et ses articles de presse. En effet, son Journal d'un écrivain l'avait déjà rendu célèbre dans toute la Russie de son temps. Dostoïevski décrit le peuple russe comme un "instrument de Dieu" et maudit les Polonais et les Juifs, tout en exaltant le régime tsariste.
Le nationalisme russe, comme tous les nationalismes européens, provient du romantisme, mais sa spécificité, son propre, ce qui fait son intransmissible russéité, réside dans son caractère religieux très marqué, voire messianique. Il se plaçait sous la protection de l'Eglise et la bénédiction de la monarchie. Etat de choses qui a conditionné le succès, au début du XXième siècle d'un nouveau mouvement nationaliste russe: la Centurie Noire, née pendant la crise du régime tsariste de 1904/1905 et que l'on pourrait comparer avec l'Action Française. En effet, ces deux mouvements politiques se trouvent à l'intersection des mouvements passéistes, vieux style, du XIXième, d'une part, et des partis populistes-fascistes du XXième, d'autre part. La Centurie Noire s'était formée comme une sorte de parti et entretenait des liens étroits avec la monarchie et l'Eglise, mais, contrairement aux conservateurs de l'ancienne école, elle n'était pas élitiste. Elle offrait ses services à la monarchie, dans la mesure où elle organisait des mouvements de masse patriotiques pour soutenir et sauver le tsarisme. Sur le plan du contenu, elle défendait des positions que le national-socialisme allait défendre à son tour quinze ans plus tard: la croyance en un complot mondial des Juifs et des francs-maçons. Par la suite, les mêmes idéologues diront que la Révolution d'Octobre est le résultat d'un complot des francs-maçons, des bolchévistes juifs et des capitalistes. Le Tsar Nicolas II croyait en cette théorie que la "juiverie internationale" voulait renverser la monarchie russe. Par conséquent, le monarque finançait le mouvement, qui s'opposait également à la démocratie pluripartite et organisait des coups de main contre des personnalités ou des communautés juives. Le fondement de l'idéologie de la Centurie Noire était les fameux Protocols des Sages de Sion, pamphlet qui affirmait que le monde était menacé par un gouvernement occulte judéo-maçon. On a évidemment pu prouver ultérieurement que ces Protocols étaient un faux. Mais la Centurie Noire recevait également le soutien de l'Eglise orthodoxe-russe. Toutes deux croyaient à l'existence de Satan et à l'arrivée prochaine de l'Antéchrist (pour la Centurie Noire, c'était l'avènement du "gouvernement mondial").
Laqueur nous démontre avec brio que le nationalisme reste vivant sous Staline. Le slogan stalinien du "socialisme dans un seul pays" s'est mué après l'appel à la "Grande Guerre patriotique" en 1941 en un socialisme national-russe. Malgré cette mutation, les idées des slavophiles et de la Centurie Noire restent proscrites en Union Soviétique et tout appel au retour à la monarchie rigoureusement interdit. Mais les choses ont changé avec la glasnost et la perestroïka de Gorbatchev. Après l'échec du putsch tenté par la vieille garde communiste en 1991, les mouvements d'inspiration conservatrice ou nationaliste et les groupuscules de droite acquièrent une pleine liberté d'action. Mais, paradoxalement, alors que cet échec paléo-communiste leur procure une liberté de man¦uvre absolue, bon nombre de conservateurs et de nationalistes voient dans cet insuccès une "victoire des pluralistes", qu'il convient de condamner.
Dès la fin du communisme, une quantité de partis, d'organisations et de revues sont nées, qui renouent avec les traditions du tsarisme, de la slavophilie et de la Centurie Noire. Plus récemment, s'est profilé un courant qui se dénomme lui-même "national-bolchévique" et entend prendre une position de neutralité dans le clivage séparant paléo-communistes et néo-nationalistes. Ainsi, on chante les louanges de la politique de Staline et on réclame le retour à une politique de puissance grand-russe. Ces nationaux-bolchéviques sont surtout représentés au sein du Parlement russe, où ils sont assez nombreux.
D'autres courants au sein de ces droites nouvelles refusent cependant tout recours aux programmes des paléo-bolchéviques. Ainsi, par exemple, les néo-monarchistes qui revendiquent un retour pur et simple du tsarisme. Une minorité réclame l'avènement d'une monarchie constitutionnelle, selon le modèle britannique ou espagnol. Mais comme il n'y a plus d'héritier légitime du trône, les néo-monarchistes ont essuyé un échec: ils n'ont pas pu donner forme et consistance à leur "rassemblement électoral", amorcé en 1991. Les monarchistes ne peuvent guère compter sur un appui des masses. Outre le mouvement Pamiat, éclaté en une myriade de groupes et groupuscules, ou la fraction Soyous antiséparatiste du Colonel Alksnis (surnommé le "Colonel Noir"), c'est surtout le groupe "Union Russe" qui est fortement représenté au sein du Parlement russe. Les conservateurs modérés (et non les radicaux) soutiennent la candidature à la présidence du général Alexander Routskoï, qui fit jadis la campagne d'Afghanistan et est devenu le porte-paroles d'Eltsine. Tous les courants néo-conservateurs ou néo-nationalistes rejettent de concert le modèle démocratique libéral-occidental et l'économie de marché. Sur le plan de la politique extérieure, tous réclament le retour à une "politique grand-russe", de façon à ce que la grandeur perdue à la suite de l'effondrement de l'Union Soviétique puisse être rétablie. On songe enfin à forger un axe Berlin-Moscou, comme contre-poids aux Etats-Unis, ennemi principal. La fraction slavophile de cette nébuleuse de droite réclame l'intervention de la Russie en faveur des frères slaves de Serbie.
Ce qui nous apparaît intéressant, c'est que les idées de la Nouvelle Droite française et de son chef de file, Alain de Benoist, ont été lues et intégrées par les intellectuels de la droite russe et sont désormais véhiculées par un organe de presse au tirage impressionnant (il s'agit d'Elementy, la revue dirigée par Alexandre Douguine, ndt). Dans son livre, Laqueur nous explique clairement combien les nouvelles formations de la droite russe ont gagné en influence, dans la politique, dans les médias et dans le discours des intellectuels. Les démocrates autour d'Eltsine ont certes gagné une manche dans la lutte en emportant le référendum d'avril, ce qui leur permet de reprendre leur souffle, mais ils n'ont certainement pas gagné la guerre contre la coalition des forces d'opposition anti-libérales.
(article tiré de Junge Freiheit, Juni
1993; abonnement: DM 47; étudiants, lycéens, soldats du contingent, preuves à l'appui:
DM 34; adresse: JF, Postfach 1512, D-7800 Freiburg).
[Synergies Européennes, Junge Freiheit (Berlin) / Vouloir (Bruxelles), Septembre, 1993]