La « défense de l'Occident » est incompatible avec la lutte contre l'idéologie du Même.
Cet entretien avec Alain de Benoist est paru dans le n° 2 HS de la revue Résistance.
Au moment où nous réalisons cet entretien, les opérations purement militaires
ont cessé en Irak et les USA y installent un gouvernement de « collaborateurs »
arrivés dans leurs fourgons. Les prises de position de Berlin et d'Ankara n'étaient,
semble-t-il, pas attendues par Washington. De même, la résistance de la France a sans
doute été plus vive et a reçu plus d'écho que ne le prévoyaient les analystes
américains. Doit-on, à votre sens, en tirer des plans pour l'avenir et y voir
l'apparition d'une résistance concertée et conséquente du « vieux monde » face aux
USA ?
Sur cette guerre abominable et que rien ne justifiait, hormis la volonté des Etats-Unis
de remodeler le monde à leur guise, tout semble avoir été dit. Il reste néanmoins à
expliquer le contraste saisissant entre la première phase des opérations, qui a vu les
troupes américano-britanniques se heurter à une résistance acharnée à laquelle elles
ne s'attendaient pas (la propagande de la Maison-Blanche leur avait fait croire qu'elles
seraient accueillies avec des fleurs), et une seconde phase durant laquelle elles ont pu
s'emparer presque sans coup férir de Bagdad et des autres villes, comme Tikrit, qui
étaient censées être tenues par les plus fidèles partisans du régime. L'écrasante
disproportion des forces en présence, les pilonnages aériens incessants et les massacres
de civils n'expliquent pas tout. L'hypothèse la plus probable est celle d'un « deal »
qui aurait permis à Saddam Hussein et à ses proches de s'évanouir dans la nature, de
prendre une longueur d'avance sur leurs poursuivants, en échange de l'assurance que les
militaires américains, dont on sait depuis la guerre du Vietnam qu'ils sont les plus
mauvais soldats du monde (sauf au cinéma, bien sûr), échapperaient à ce qu'ils
redoutaient le plus : le combat de rues. Les Russes ont pu servir d'intermédiaires. Les
historiens de l'avenir diront ce qu'il en fut.
L'Irak est aujourd'hui un pays martyrisé. Déjà épuisé et ruiné par l'embargo, en
proie à l'insécurité et à la pénurie, plongé pratiquement dans le chaos, il n'est
plus qu'un protectorat occupé par une puissance néocoloniale, qui sera placé sous
l'autorité d'un gouvernement fantoche, en attendant très probablement dêtre
démembré. Les armes s'y sont tues, mais la guerre ne fait que commencer. L'hostilité
des Irakiens envers l'occupant est à peu près générale, y compris chez ceux qui ont eu
le plus à souffrir de la dictature de Saddam Hussein. La formation d'une entité kurde
dans le Nord, l'arrivée au pouvoir des chiites dans le Sud laissent prévoir des troubles
sans fin. Dès le départ du gros des troupes américano-britanniques, la résistance
s'intensifiera. Les Etats-Unis, qui prétendaient vouloir à la fois instaurer la «
démocratie » et lutter contre l'«islamisme » vont rapidement s'apercevoir que ces deux
objectifs sont inconciliables : seules des dictatures, comme celles de l'Egypte, de
l'Algérie ou de la Tunisie, sont aujourd'hui en mesure d'empêcher les islamistes de
conquérir le pouvoir par la voie des urnes. Mais surtout, les « faucons »
impérialistes et les néoconservateurs illuminés de la Maison-Blanche ne cherchent même
plus à dissimuler que l'agression contre l'Irak n'a été pour eux qu'un début. Après
l'Irak, ils comptent s'en prendre à la Syrie, et surtout à l'Iran. L'objectif final est
un utopique « remodelage » de l'ensemble de la région, la déportation massive des
Palestiniens vers la Jordanie (sinon vers l'Irak) et la prise de contrôle des puits de
pétrole, dans l'espoir de peser sur l'approvisionnement énergétique des puissances
rivales en voie d'émergence sur la scène mondiale, à commencer par la Chine et
l'Europe. Les conséquences sont imprévisibles. Washington a ouvert la boîte de Pandore
d'un nouveau désordre mondial.
C'est précisément parce qu'elles ont très bien compris que la guerre contre l'Irak
était aussi, et surtout, une guerre dirigée contre l'Europe que la France et l'Allemagne
ont tenté de s'y opposer. Elles n'ignoraient pas, bien entendu, qu'elles n'empêcheraient
pas les Etats-Unis de déclencher cette agression criminelle, dont le principe avait été
décidé bien avant que les attentats du 11 septembre ne viennent en fournir
providentiellement le prétexte. Au moins leur démarche a-t-elle eu le mérite
d'éclairer sans fard la nature belliciste, isolationniste et impérialiste de l'actuelle
politique étrangère américaine. Le résultat est que les Etats-Unis se sont trouvés
désavoués comme ils ne l'avaient jamais été par l'opinion publique mondiale.
Contrairement à ce qui s'était passé en 1991, lors de la guerre du Golfe, leur maigre
« coalition » est restée circonscrite à l'« anglosphère », tandis que des
manifestations hostiles d'une ampleur jamais vue depuis 1945 se déroulaient dans les
grandes capitales. Significativement, c'est dans les pays dont les gouvernements se sont
en la circonstance dévoilés comme les plus fermes « collabos » de l'Amérique -
l'Angleterre de Tony Blair, l'Italie de Silvio Berlusconi, l'Espagne de José Maria Aznar
- que ces manifestations ont été les plus imposantes. L'Europe, divisée au niveau des
gouvernements, sest ainsi trouvée réunie au niveau des peuples. La défection
inattendue de l'Allemagne et de la Turquie, considérés jusque là par les Etats-Unis
comme des vassaux particulièrement sûrs, est également un fait très important, dont on
n'a pas fini de mesurer les conséquences. Enfin, à la faveur de cette guerre, on a vu
apparaître les premières manifestations d'un axe Paris-Berlin-Moscou, axe certes encore
fragile, mais qu'on peut espérer voir gagner en consistance à la faveur d'événements
futurs. L'Amérique a gagné une bataille sur le terrain, mais elle a perdu la guerre de
l'opinion. Le lien transatlantique se défait lentement, mais sûrement. Tous ces points
sont très positifs.
A ce propos, l'extension de l'Europe à vingt-cinq pays est-elle une bonne ou une
mauvaise chose ?
C'est une bonne chose dans le principe, car la construction européenne doit par
définition être le fait de tous les Européens, mais c'en est dans l'immédiat une très
mauvaise. L'Europe aurait dû choisir l'approfondissement, c'est-à-dire la mise au point
d'une véritable structure institutionnelle d'action et de décision politiques, avant de
miser sur son élargissement. Hier « satellites » de l'Union soviétique, la plupart des
pays d'Europe orientale qui ont été admis à entrer dans l'Union européenne se soucient
comme d'une guigne de la constitution d'une entité politique européenne autonome. Ils
veulent avant tout se placer sous la protection de l'ONU, bénéficier d'une assistance
financière et s'intégrer dans le grand marché mondial dont les Etats-Unis constituent
le centre. Il est inconcevable que l'adhésion à l'Union européenne n'ait pas été
assortie de conditions telles que, par exemple, il eut été impossible à un pays comme
la Pologne d'être membre de l'Europe tout en choisissant d'équiper ses forces aériennes
d'avions américains.
L'Europe à vingt-cinq court le risque évident de l'impuissance et de la paralysie. C'est
là l'effet d'un élargissement trop hâtif, mais aussi d'un déficit démocratique des
institutions européennes, et d'une incapacité des Etats-membres à raisonner autrement
qu'en fonction de leurs intérêts nationaux. Il en ira ainsi aussi longtemps que le
peuple politique européen n'aura pas été érigé en pouvoir constituant, et que le
problème des finalités de la construction européenne n'aura pas été clairement posé
: s'agit-il de jeter les bases d'un véritable projet de civilisation contribuant à
l'établissement d'un nouvel ordre mondial multipolaire, ou de former un vaste espace de
libre échange au sein de l'américanosphère ? Mon sentiment personnel est que la
dynamique même de la globalisation va accentuer la concurrence, et donc les divergences
d'intérêts entre les deux rives de l'Atlantique. Mais dans l'immédiat, le seul moyen de
surmonter la crise tient dans la constitution d'un « noyau dur » franco-allemand qui
soit décidé à aller de l'avant et s'emploie, en liaison étroite avec la Russie, à
jeter les bases d'une Europe politique, autonome, associant l'autorité à la tête et la
plus grande liberté à la base, c'est-à-dire fondée sur la démocratie participative et
le principe de subsidiarité. Si une telle initiative peut prendre forme, les autres pays
européens comprendront peu à peu qu'il est de leur intérêt d'y participer.
Les Etats-Unis ne s'y trompent pas. Après avoir feint parfois d'encourager la
construction européenne et publiquement déploré que les Européens consacrent si peu de
moyens à leur défense, ils ne dissimulent plus aujourd'hui leur hostilité foncière à
l'Europe. Toute leur politique étrangère découle de leur volonté d'empêcher
l'émergence en quelque endroit du monde d'un rival potentiel global. Or, le temps leur
est compté. L'euro menace l'hégémonie du dollar, leur part dans la production
industrielle et le commerce mondial ne cesse de décliner, et leur endettement atteint
désormais un niveau historique. Pour maintenir un monde unipolaire, ils sont prêts à
déployer tous les moyens, en particulier dans le domaine où leur prédominance est la
plus incontestable : celui de la technologie militaire. En Europe, leur objectif essentiel
sera d'empêcher l'émergence d'un axe Paris-Berlin-Moscou. C'est pourquoi ils encouragent
l'élargissement aux pays de l'Est, sur lesquels ils savent pouvoir compter, en même
temps qu'ils soutiennent l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Paul Wolfowitz
a déjà déclaré que la France et l'Allemagne sont désormais des « ennemis
stratégiques ». Les Américains n'ont pas perdu tout espoir d'amadouer Vladimir Poutine.
En Allemagne, ils misent sur une prochaine défaite électorale de Gerhard Schröder,
sachant que les chrétiens-démocrates, à l'instar de tous les autres partis de droite en
Europe, seront plus dociles à leur égard. Quant à la France, comme l'a encore dit
Wolfowitz, elle « devra payer » le prix de son attachement à une légalité
internationale dont les Américains ont aujourd'hui décidé de s'exempter totalement. On
peut d'ores et déjà s'attendre à des coups de Jarnac et à des manoeuvres de
déstabilisation de toutes sortes, y compris dans les pays africains francophones. Au sein
de la classe politique, ces manoeuvres bénéficieront de l'appui des « idiots utiles »,
mais aussi des stipendiés et des agents d'influence, qui sont nombreux dans les médias.
Le flot de haine antifrançaise qui se déverse depuis quelques mois outre-Atlantique
donne un avant-goût de ce à quoi il faut s'attendre. « A ces déclarations haineuses,
insensées, écrivait récemment Jacques Julliard, aurait du répondre, dans les milieux
politiques, économiques, intellectuels, un tollé général. C'est pourtant le moment que
certains choisissent pour nous faire la morale sur l'antiaméricanisme ». On en est là,
en effet.
Les musées irakiens ont été pillés de manière très professionnelle sans que
les GI's ne fassent rien pour s'y opposer, alors que dans le même temps les puits de
pétrole étaient parfaitement sécurisés. N'est-ce pas significatif d'une vision du
monde ?
C'est en effet un symbole. Quelque deux cent mille objets d'une valeur inestimable,
reflets et témoins de l'une des plus anciennes civilisations de l'humanité, ont été
volés à Bagdad par des professionnels capables de distinguer les originaux des copies et
disposant d'assez de moyens pour s'emparer de certaines pièces pesant plusieurs tonnes.
Ces pillards, arrivés dans les fourgons de l'armée américaine, n'ont pu opérer qu'avec
l'aval de fait des autorités d'occupation. Dans l'histoire récente, un tel crime est
presque sans précédent. On constate qu'il laisse largement indifférent ceux qui
s'indignaient du dynamitage de deux statues de Bouddha par les Talibans. Pour les
Etats-Unis, les oeuvres d'art ne sont que des marchandises comme les autres. Leur vision
du monde, essentiellement commerciale, ne met en jeu que des quantités calculables. La «
réussite» consiste pour eux dans l'appropriation d'objets dont la valeur est en
dernière analyse réductible à cet équivalent universel qu'est l'argent. Leur
conception de l'homme est celle d'un individu rationnel cherchant en permanence à
maximiser son meilleur intérêt. La transformation de la planète en un gigantesque
marché suppose autorégulateur et autorégulé - mais en réalité institué à coups de
canon - est l'aboutissement logique de cette vision. Le marché, par définition, ne
connaît pas de frontières. La logique du capital obéit à la loi du « toujours plus
». Ce qui n'est pas évaluable en termes matériels est tenu pour négligeable ou pour
inexistant. Le modèle du marché étant posé comme paradigmatique de tous les faits
sociaux, les relations entre les hommes se transforment en décalques de la relation à
l'objet. L'homme lui-même devient une marchandise. En dépit de toutes ses erreurs, l'un
des traits de génie de Karl Marx est d'avoir compris que la réification des faits
sociaux serait le résultat le plus marquant de l'hégémonie généralisée de la loi du
profit.
Lors de la première intervention occidentale en Irak, la prise de position de
Jean-Marie Le Pen avait causé quelques remous au sein de la mouvance nationale. Dix ans
plus tard, on a retrouvé, bien que de manière moins médiatisée, les mêmes clivages
face à la guerre au sein des cadres nationaux et identitaires. Qu'en pensez-vous ?
Comment expliquez-vous la subsistance d'un courant occidentaliste dans ce courant de
pensée ? Ne peut-on pas imaginer, d'ailleurs, que les clivages qui se sont révélés à
cette occasion vont aller s'accroissant et déboucher sur des ruptures, des reclassements
et des alliances nouvelles ?
Les clivages dont vous parlez se sont en fait accentués. Un sondage Louis-Harris pour
Libération, réalisé les 10 et 11 avril derniers, a révélé que 53 % des électeurs du
Front national étaient favorables à l'attaque de l'Irak par les troupes
américano-britanniques, attaque que Jean-Marie Le Pen avait pourtant condamnée avec la
plus grande netteté. Quelques semaines plus tôt, un sondage Ipsos pour Le Monde et TF-1
avait montré que seulement 21 % des électeurs de la droite parlementaire et 12 % de ceux
de la gauche parlementaire campaient sur des positions bellicistes analogues. Ce décalage
est nettement supérieur à celui que l'on avait observé en 1991, alors même que cette
guerre « préventive », politiquement illégale et moralement illégitime, était encore
plus injustifiable que la guerre du Golfe : en 1991, Saddam Hussein avait quand même
envahi le Koweït (tombant ainsi dans le piège tendu par les Américains, qui l'y avaient
implicitement encouragé), tandis qu'en 2003 personne ne pouvait croire à la fable des «
armes de destruction massive » possédées par le régime de Bagdad. Le grand paradoxe de
la guerre à laquelle nous venons d'assister est d'ailleurs qu'elle a elle-même révélé
la fausseté du prétexte allégué pour la justifier : si l'Irak avait possédé de
telles armes, il n'aurait pas manqué des les utiliser pour se défendre. Dans les mois
qui viennent, les Américains ne pourront donc trouver en Irak que les « armes de
destruction massive » qu'ils y auront eux-mêmes placées (à la façon de ces policiers
qui « découvrent » au cours d'une perquisition les objets compromettants qu'ils ont
amenés avec eux).
La sympathie ou la solidarité avec les Etats-Unis manifestée à cette occasion par une
large partie de ce que vous appelez la « mouvance nationale » a des causes immédiates
et des causes profondes. La cause immédiate est de toute évidence liée au problème de
l'immigration. Les incontestables pathologies sociales résultant de la présence en
France d'un grand nombre d'immigrés d'origine majoritairement maghrébine ont fait
naître, dans des milieux qui ont de longue date fait preuve de leur incapacité à
raisonner, une détestation indiscriminée des « Arabes ». Leur amour des bombardiers
américains relève d'un réflexe de compensation : voir des Irakiens massacrés par des
GI's tirant sur tout ce qui bouge atténuait apparemment leurs frustrations. Mais il y a
aussi des causes plus profondes. La principale me paraît relever de ce que Heidegger
appelait la métaphysique de la subjectivité, c'est-à-dire la tendance à poser un « je
» (individualisme) ou un « nous » (nationalisme) en absolu, sans plus aucune
considération pour la vérité objective des situations. Dans une telle optique,
l'appartenance occidentale (parfois prise comme substitut euphémisé de l'appartenance
raciale) se confond avec la définition du bien et du vrai : les nôtres sont les bons,
les méchants sont les autres. L'inconvénient d'une telle attitude est qu'elle place ceux
qui s'en réclament dans une position schizophrénique. Ils ne cessent, à les entendre,
de dénoncer la « décadence » qui règne dans les pays occidentaux, mais dès que ces
mêmes pays attaquent un autre peuple de la façon la plus injuste et la plus méprisable
qui soit, ils se déclarent solidaires, non de ce peuple, mais des Occidentaux. Ma façon
de voir est exactement inverse : si je combats le système occidental, c'est parce que les
injustices qu'il commet sont la conséquence logique du système de valeurs qu'il s'est
donné.
Les clivages que vous évoquez ne sont nullement circonstanciels, et vont au contraire
aller en s'accentuant. Depuis l'effondrement du système soviétique, nous avons changé
de monde. La preuve en est que tous les grands événements qui se produisent aujourd'hui
entraînent des divisions et des ruptures transversales qui affectent toutes les familles
politiques. Malheureusement, le Mur de Berlin n'est pas encore tombé dans toutes les
têtes. Beaucoup continuent à raisonner selon des catégories obsolètes et croient
pouvoir rejouer perpétuellement la guerre d'Espagne en regardant l'avenir dans leur
rétroviseur. Pour eux, le monde est toujours peuplé de « boches », de « viets », de
« fellouzes », de « serbolcheviques », ou encore de « saddamites » (expression qui
en dit long sur la dimension sexuelle de leurs fantasmes). Les notions de « droite » et
de « gauche », qui sont nées avec la modernité, sont en train de disparaître avec
elle. Cela n'empêche pas des adversaires « de droite » de la globalisation de continuer
à voter avec une belle constance pour des partis qui ne cessent d'accélérer cette
globalisation au seul motif qu'ils sont eux aussi classés « à droite ». Ils
s'attachent au contenant plus qu'au contenu, pourrait-on dire. Dans le passé, j'ai pour
ma part toujours dénoncé le libéralisme de la droite et l'économisme de la gauche.
Aujourdhui, je constate que c'est à gauche que l'on critique de plus en plus
l'idéologie du progrès, tandis que la droite s'est ralliée sans états d'âme au «
turbocapitalisme ». J'en tire la leçon. C'est dire combien je me sens loin de ceux à
qui manifester aux côtés des « anti-global » ou des « gauchistes » donne visiblement
des boutons. Ce qu'on appelle la « droite » a toujours associé des sensibilités
différentes. Elle abrite aujourd'hui des hommes qui adhérent à des options totalement
incompatibles. La clarification est en train de se faire.
Un anti-islamisme rabique se développe depuis trois ou quatre ans dans des
milieux agissant sur les marges de la droite nationale. Qu'en pensez-vous ? Se
justifie-t-il vos yeux ? Doit-on voir, comme on nous le propose, dans l'islam un
ennemi capital et reléguer les USA au rôle d'adversaire ?
Cet anti-islamisme, qui affecte aujourd'hui les milieux les plus différents (d'où les
alliances surprenantes qu'il suscite, elles-mêmes révélatrices des nouveaux clivages
déjà évoqués), est bien entendu d'une consternante bêtise. Ceux qui s'en réclament
allèguent volontiers, en général sans l'avoir lu, le titre du livre de l'ancien
théoricien de la Trilatérale Samuel Huntington, Le Choc des civilisations. Cette formule
simple, sinon simpliste, est certes propre à séduire les amateurs de slogans, pour qui
l'action politique se ramène à la manifestation convulsive de leurs rancoeurs et de
leurs exécrations. Elle est pourtant dépourvue de tout caractère opérationnel pour
l'analyse du monde postmoderne qui se met en place sous nos yeux, et ce pour au moins deux
raisons. La première est que les civilisations n'ont jamais été des acteurs politiques,
et que l'on voit mal comment elles pourraient le devenir. La seconde est que les notions
d'«Islam» ou d'«Occident » ne sont pas des catégories unitaires et homogènes, mais
au contraire des ensembles flous traversés de tensions profondes et d'une multiplicité
de courants contradictoires. Les premières cibles des fondamentalistes islamistes sont
d'ailleurs des musulmans, tout comme les premiers concurrents de l'Amérique sont les
Européens ! Le problème de l'immigration, le problème de l'islam, le problème de
l'islamisme ne sont bien entendu pas sans rapports entre eux. Il n'en reste pas moins que
ce sont des problèmes différents. Plus on est hostile à l'immigration, par exemple, et
plus il est important d'avoir de bonnes relations avec les pays musulmans.
La question de savoir si c'est l'«islam» ou les Etats-Unis qui doivent être regardés
comme l'ennemi principal m'apparaît par ailleurs comme une question mal posée, dans la
mesure où l'islamisme n'est aujourd'hui rien d'autre qu'une réaction à la désastreuse
politique étrangère de l'hyperpuissance américaine. Si l'on veut combattre l'islamisme
dans ce qu'il a de plus inacceptable - le néoterrorisme global par exemple -, il faut
agir sur les causes, et non sur les conséquences, c'est-à-dire faire en sorte que les
choix de politique étrangère de Washington soient clairement désapprouvés par le reste
du monde, et que la globalisation cesse d'apparaître pour ce qu'elle est actuellement :
l'imposition unilatérale à tous les peuples de la planète d'un mode de vie occidental,
dont la propagation entraîne partout l'éradication des identités collectives et des
cultures particulières.
Si, en dernière analyse, les Etats-Unis sont bien actuellement l'ennemi principal, la
formule ne doit cependant pas faire illusion. Tout d'abord, en politique, l'ennemi
principal n'est jamais un ennemi absolu. Il est seulement l'ennemi le plus puissant, celui
qui représente hic et nunc la menace la plus grande. C'est seulement dans une perspective
morale, quand on le combat au nom de Dieu ou au nom de l'humanité, quand on engage contre
lui une « guerre sainte », une « guerre juste » ou une « croisade », qu'il devient
une figure du Mal. Il n'y a donc pas lieu de diaboliser les Américains qui, au surplus,
ne constituent pas eux non plus un bloc unitaire. D'autre part, et surtout, il faut bien
voir que les Etats-Unis, s'ils sont aujourd'hui le centre moteur et le principal relais de
la logique du capital, n'en sont eux-mêmes qu'un outil. La logique du capital, dont la
montée et l'expansion résument l'essentiel de l'histoire de ces derniers siècles,
fonctionne, comme la technique, selon sa dynamique propre. Ce sont les hommes qui sont à
son service, et non l'inverse. C'est précisément ce que la droite, contrairement à la
gauche, n'a jamais été capable de comprendre. La droite a toujours été
fondamentalement réactive : elle marche à l'enthousiasme ou à l'indignation, beaucoup
plus qu'à la réflexion. C'est la raison pour laquelle, étant étrangère au travail de
la pensée, elle tend à mépriser les intellectuels. C'est aussi la raison pour laquelle
elle comprend en son sein autant de révoltés, et si peu de révolutionnaires. Etant
réactive, elle ne voit pas les systèmes qui sont au-delà des hommes. Pour le dire
autrement, elle s'en prend aux hommes pour ce qu'ils sont, non pour ce qu'ils
représentent ou pour ce qu'ils font. Elle identifie presque toujours le mal social et
politique à une catégorie de boucs émissaires : les Juifs, les francs-maçons, les
jésuites, les banquiers, les immigrés, etc. Elle croit qu'il suffira de se débarrasser
de ces « hommes en trop » (l'« anti-France » !) pour que tout s'améliore. Cette
façon de voir, à la fois naïve et virtuellement totalitaire, l'empêche de reconnaître
ce qui devrait lui crever les yeux : que le monde est aujourd'hui dominé par la logique
du capital, que cette logique colonise jusqu'à l'imaginaire d'un homme qu'elle est en
passe de déposséder de son humanité, que le monde actuel vit dans l'infinité de la
marchandise, et que tout ce qui s'oppose à cet état de choses est l'allié objectif de
qui possède une autre vision du monde.
Est-ce qu'on ne peut pas attribuer à cet anti-islamisme une fonction identique à
celle qu'eut l'anticommunisme : nous faire peur avec un ennemi largement fantasmé pour
nous pousser dans les bras de notre grand frère américain, qui seul pourrait nous
protéger ?
Poser la question, c'est évidemment y répondre. Tout système totalitaire a besoin d'un
diable, dont la dénonciation lui permet d'assurer son emprise sur ses sujets et de faire
apparaître par comparaison ses propres tares comme mineures. Le totalitarisme « soft »
du système occidental postmoderne n'échappe pas à cette règle. De même que les
Etats-Unis ont utilisé l'existence du bloc soviétique pour se poser impudemment en chefs
de file du monde « libre », ils trouvent aujourd'hui dans un « fondamentalisme
islamiste » qu'ils ont eux-mêmes largement contribué à créer un repoussoir de nature
à justifier et à pérenniser leur volonté d'hégémonie planétaire. C'est le principe
même du racket, du chantage à la protection. Cette méthode est d'autant plus facile à
mettre en oeuvre que nous sommes entrés dans la « société du risque » (Ulrich Beck),
c'est-à-dire dans une société où les menaces sont de moins en moins identifiables et
localisables. Dans la société du risque, tout le monde est un ennemi potentiel, tout un
chacun devient suspect. L'omniprésence du risque suscite des peurs, des fantasmes, qui
conduisent les sociétaires à accepter de sacrifier leur liberté en échange de leur
sécurité. Il suffit pour s'en convaincre de voir comment les attentats du 11 septembre
ont été utilisés par les gouvernements occidentaux pour faire adopter, sur tous les
plans, des législations restrictives des libertés civiles les plus élémentaires. En
même temps qu'il devient de plus en plus impuissant sur le plan politique, l'Etat devient
de plus en plus autoritaire sur le plan social. George Orwell avait très bien prévu cela
: le « quart d'heure de haine » va de pair avec la surveillance totale.
S'il n'y a pas de « choc des civilisations », il y a en revanche des stratégies
civilisationnelles. Les Etats-Unis, qui ont sur les Européens l'indéniable supériorité
de vouloir penser le monde, en usent avec maestria. En pointant le doigt vers des dangers
imaginaires, ils détournent l'attention de celui qu'ils représentent eux-mêmes. Une
telle démarche séduit des catégories très diverses : des racistes, pour qui l'Autre
représente toujours un élément perturbateur à faire disparaître, des chrétiens
habitués à une historiographie ecclésiastique qui les a persuadés que l'islam a de
tous temps été l'« ennemi de la chrétienté » - contre-vérité manifeste dont a fait
justice, entre autres, le grand historien catholique Franco Cardini -, certains
pieds-noirs toujours contents d'assister par CNN interposé à des « ratonnades » de
masse, des esprits simples fascinés par la volonté de puissance, qu'un tropisme
irrésistible conduit à s'incliner régulièrement devant les plus forts, des libéraux
et d'anciens gauchistes ralliés à l'idéologie des droits de l'homme qui, ne concevant
la dictature que dans des termes classiques, restent aveugles devant les formes nouvelles
du despotisme contemporain. Les nouveaux stratèges américains savent à merveille jouer
de cet assemblage hétéroclite. Les agents d'influence font le reste.
Il y a bien longtemps, vous avez écrit un livre intitulé Europe, Tiers monde,
même combat. Est-ce que cette thèse est toujours valable à vos yeux ?
Vous avez raison de dire qu'il y a « bien longtemps » que je défends la cause des
peuples. J'ai publié le livre que vous citez en 1986, et je me souviens que le bandeau
que l'éditeur avait fait placer sur la couverture affichait ce mot d'ordre : «
Décoloniser jusqu'au bout ! » Pour définir les quinze années qui se sont écoulées
depuis, il faudrait plutôt parler de recolonisation. Celle-ci s'est d'abord opérée sur
les plans technologique, culturel, commercial, industriel et financier, par le biais des
sociétés multinationales et d'organismes internationaux comme la Banque mondiale et le
FMI. Depuis la dernière guerre contre l'Irak, on peut dire qu'elle s'effectue à nouveau
par des moyens militaires, puisque l'on en revient à la politique de la canonnière et
des protectorats. Les prétextes n'ont guère changé. Au XIXe siècle, il s'agissait de
renverser des « rois nègres » pour apporter aux « indigènes » la « civilisation »
et le « progrès ». Aujourd'hui, on s'en prend à quelques dictatures soigneusement
choisies pour imposer les « droits de l'homme » et le « développement ». Le
véritable objectif est toujours le même. C'est celui qu'ont toujours voulu atteindre les
« trois M » (les missionnaires, les militaires et les marchands) : convertir le monde
entier à un modèle occidental invariablement représenté comme le seul possible et le
meilleur. Tout au long de son histoire, le système occidental n'a cessé de véhiculer,
sous des formes religieuses ou profanes, ce que j'ai appelé l'idéologie du Même,
c'est-à-dire l'idée selon laquelle les différences que l'on constate entre les peuples
et les cultures ne sont que des caractéristiques contingentes et transitoires au regard
de l'irrésistible mouvement qui pousse l'humanité vers une destinée homogène.
La thèse que j'exposais dans Europe, Tiers monde, même combat reste donc pour moi
toujours valable, au moins pour l'essentiel. La seule différence est que l'expression de
« Tiers monde » est devenue obsolète, puisqu'à l'origine elle s'appliquait à des pays
qui ne faisaient partie ni de la sphère d'influence occidentale ni de celle du bloc
soviétique. Le monde est aujourd'hui devenu unipolaire, et la grande tâche de l'avenir
sera de lui restituer son caractère multipolaire. A l'image d'un « monde tiers » a
succédé celle d'une opposition entre le centre et la périphérie, celle-ci restant
elle-même, et c'est heureux, profondément hétérogène en dépit d'une
occidentalisation de surface. Il reste que c'est bien dans le « Tiers monde »
qu'existent encore des sociétés traditionnelles, et que se maintiennent vivantes des
formes sociales et des systèmes de valeurs que l'Occident a connus lui aussi, mais qu'il
s'est employé au cours de son histoire à faire disparaître. C'est évidemment l'une des
raisons pour lesquelles, aujourd'hui, la « défense de l'Occident » est incompatible
avec la lutte contre l'idéologie du Même.