Free Web space and hosting from 20megsfree.com
Search the Web

 

Ernst Jünger et Oswald Spengler

Marjatta Hietala

 

Parmi les contemporains de Jünger, Spengler appartient à ces philosophes qui l'ont inspiré dans la formulation de son ³nouveau nationalisme². L'influence de Spengler se retrouve non seulement dans Le Travailleur  mais aussi dans les articles rédigés pour les revues néo-nationalistes. Jünger a sans doute bénéficier de l'inspiration du socialisme de guerre de Spengler: selon ce socialisme, la guerre efface les barrières érigées par la conscience de classe: d'une part parce que les soldats partagent les mêmes expériences de guerre et le même nationalisme, d'autre part, parce que le peuple tout entier subit le fardeau économique imposé par l'état de belligérance. Le socialisme, pour Spengler, c'est le Travail et tout véritable Allemand est un Travailleur. Le Travail, dans cette optique, signifie l'accomplissement du devoir et l'esprit de sacrifice. Pour Jünger aussi, le plus haut bonheur du Travailleur, c'était de pouvoir se sacrifier pour une finalité pleine de sens.

D'après Jünger, après que se soit forgé le nouveau concept de ³Travailleur² (Arbeitertum), on verra se forger le nouveau concet du soldat, du guerrier (Kriegertum). Mais Jünger note que les concepts spenglériens ne correspondent pas entièrement à ses concepts à lui. "Depuis Spengler, se répand l'opinion que l'époque des armées de mercenaires est en advenance. Nous ne partageons pas cette opinion, car nous voyons tant dans la Reichswehr allemande que dans le cadre de base de l'armée française des armées de métier mais nous pas des armées de mercenaires" (Der Vormarsch, 10 mars 1928).

Mais Jünger adhère partiellement au concept spenglérien d'histoire, impliquant une évolution dynamique de l'humanité: "C'est une nouvelle manière d'appréhender les choses, une nouvelle manière d'arraisonner le réel, on y reconnaîtra une nouvelle dynamique". Ce sentiment s'exprime dans les paroles mêmes de Spengler, lorsqu'il parle d'une transformation ³copernicienne² dans le regard que nous portons sur l'histoire. C'est vrai: dans sa façon de voir, nous percevons une tendance nouvelle, un nouvel "arraisonnement², pour lequel la jeunesse allemande doit être reconnaissante, même si elle assez chiche pour reconnaître ce qu'elle doit à d'autres en ce moment" (Widerstand, août 1929). Déjà en 1925, Jünger exprime sa joie que de réels efforts sont entrepris pour se libérer des théories mécanicistes du darwinisme et que la nouvelle doctrine du vitalisme vient d'être découverte, doctrine qui contient l'idée d'une force vitale créatrice; "...et Spengler a déployé sous nos yeux, dans son Déclin de l'Occident,  une fresque immense, où les cultures, c'est-à-dire les plus grandes unités vitales du monde, s'épanouissent comme des souches végétales, puis se fânent, comme s'il y avait derrière elles une volonté motrice et mystérieuse" (Die Standarte, 25 octobre 1925). Et quand Jünger admet que la Nation recèle en elle certaines ³lignes² bien précises (lettre à Friedrich Georg Jünger, 27 août 1922), il ne peut admettre le fatalisme de Spengler: "S'adonner à une telle vision du monde, ne signifie pas qu'il faille s'abandonner à un fatalisme inactif" (Die Standarte, 25 octobre 1925). Mais l'influence de Spengler est encore plus manifeste dans le fait qu'il est, avec Moeller van den Bruck, un des auteurs les plus chaleureusement recommandé dans les revues néo-nationalistes, mis à part les publicistes appartenant aux cercles mêmes des néo-nationalistes.

(Marjatta Hietala, Der neue Nationalismus in der Publizistik Ernst Jüngers und des Kreises um ihn 1920-1933, Suomalainen Tiedeakatemia, Helsinki, 1975).
 

[Synergies Européennes, Vouloir, Juillet, 1995]