Allemagne: "Dialogue critique" avec l'Iran
Robert Steuckers
Le 6 novembre 1995, Der Spiegel, l'hebdomadaire de Hambourg, publiait une longue
entrevue avec le ministre allemand des affaires étrangères, Klaus Kinkel. Ce dernier a
irrité les chanceLleries occidentales en organisant les 15 et 16 novembre derniers un
congrès euro-islamique à Bonn. Pour Kinkel, contrairement au Président Roman Herzog,
plus pessimiste, il n'y aura pas d'affrontement à grande échelle entre l'Orient
islamique et l'Occident chrétien, et il faut éviter de confondre l'Islam et ses
va-riantes fondamentalistes aux discours agressifs. Ces derniers ne serviraient qu'aux
luttes intérieures dans les pays dominés par des élites ruinées et irresponsables,
tombées sous la dépendance occidentale, corrompues ou endettées.
Kinkel indique ses priorités: s'il n'est pas souhaitable qu'un Islam agressif se constitue sur la rive méri-dionale de la Méditerranée, l'Allemagne estime toutefois que le Moyen-Orient a une plus grande im-portance stratégique pour l'Europe, puisque le gros des réserves pétrolières s'y trouve, dans des pays au régime politique instable. L'Iran semble prioritaire dans la politique de Bonn; face aux critiques à l'encontre de cette orientation iranienne, notamment celles que formulent les associations juives amé-ricaines chaque fois qu'un homme politique allemand d'envergure débarque aux States, Kinkel répond tout simplement et tout naturellement qu'un ³pays aussi grand et aussi important ne peut être isolé dans son coin et que l'on doit pratiquer un dialogue critique pour tenter de changer ce que l'on veut changer². ³Une telle stratégie² ajoute-t-il, ³est difficilement vendable aux Etats-Unis aujourd'hui², vu l'humiliation de 1979, l'assaut donné contre l'ambassade des Etats-Unis, les prises d'otages et l'échec du coup de force de Carter. Kinkel s'étonne des reproches que pourraient lui adresser ses homologues français, dont l'Iran n'est pas une terre traditionnelle de prospection: il ne fait qu'appliquer des résolu-tions prises lors du ³Conseil de l'Europe² d'Edimbourg en 1992. L'Europe y avait décidé de pratiquer ce ³dialogue critique² et de se démarquer de la politique d'embargo hermétique imposée par Washington.
L'incident du mois dernier, provoqué par le colloque germano-islamique de Bonn, est révélateur: ou bien Washington a décidé d'utiliser l'Allemagne comme anti-chambre pour dialoguer avec Téhéran. Ou bien, éventualité que nous appelerions volontiers de nos v¦ux, l'Europe est bien décidée à prati-quer une politique autonome face à l'Iran et au Moyen-Orient, renouant plus ou moins avec les projets de l'industrie allemande et de Guillaume II au début du siècle.
En marge de la Conférence de Bonn des 15 et 16 novembre derniers, que constate-t-on? Que l'ambassadeur iranien auprès du Saint-Siège, Mohammed Mached Djamei, prône la pacification entre Orthodoxes et Musulmans en Bosnie, sans cette serbophobie qui fut et reste le hochet des polissons Levy ou Finkelkraut: c'est là un faisceau de suggestions contraires à celles formulées par d'autres forces mahométanes. Que ce même Mohammed Mached Djamei souhaite sans ambages une alliance irano-russe pour déserrer l'étau du boycott américain. L'Iran n'est donc pas la puissance qui souhaite à tout prix intervenir directement dans les affaires européennes, contrairement aux alliés directs des Etats-Unis: l'Arabie Saoudite, qui finance l'armement des Bosniaques les plus intransigeants, ou la Turquie, qui prépare avec l'appui américain, son retour dans les Balkans et une offensive politico-cul-turelle, médiatique et télévisuelle (grâce aux satellites prêtés par Washington!) en direction de l'Asie Centrale ex-soviétique, qui, en bout de course, contribuerait à couper l'Iran de la Russie, c'est-à-dire de son hinterland centre-asiatique, d'où étaient venus, il y a deux ou trois millénaires, les premiers Ira-niens indo-européens, pour forger les empires perses successifs. Et qui couperait la Russie de la route vers l'Océan Indien. Par la Turquie interposée, les Etats-Unis pratiquent, à leur profit, la bonne vieille stratégie de feu l'Empire britannique: couper la route de l'Océan Indien à toutes les puissances euro-péennes, parce qu'au bout de la Mer Rouge et sur les rives occidentales du Golfe Persique se trouve enchâssée entre deux bras profonds de l'Océan Indien cette mirifique péninsule arabique, tant con-voitée pour son pétrole. Rappelons-nous tout ceux qui ont courtisé Ibn Seoud (1)...
Les propositions de Kinkel et les résolutions d'Edimbourg de 1992, si elles sont appliquées avec détermination dans la perspective d'un projet géopolitique européen cohérent et indépendant, implique-raient une alliance entre l'Europe, la Russie, l'Iran et l'Inde contre la triple alliance américano-turco-saoudienne, flanquée de son appendice pakistanais. Sur le plan spirituel, nous aurions alors d'une part, la diplomatie classique de l'Europe et de la Russie, le chiisme comme islam spécifiquement iranien (avec ses connotations mystiques d'origine indo-européenne, jadis bien mises en exergue par Henri Corbin) et le fondamentalisme hindou farouchement hostile au sunnisme pakistanais allié des Etats-Unis, et, d'autre part, le puritanisme WASP libéralisé par les modes hippy puis yuppy, le libéralisme économique, l'héritage de Roosevelt, le kémalisme occidentaliste, le panturquisme néo-ottoman, le pantouranisme et le puritanisme wahhabitique saoudien. Notons que Kinkel, contrairement à Guillaume II, n'envisage pas la Turquie comme allié principal dans sa nouvelle stratégie moyen-orien-tale, mais l'Iran, ce qui devrait, en bonne logique géopolitique, impliquer un travail diplomatique en tandem avec la Russie. La question demeure évidemment ouverte et elle compte encore pas mal d'inconnues: avec quelle Russie? Celle dont le régime ³croulera en même temps que le foie d'Eltsine² (Prokhanov)? Avec celle de Ziouganov, majoritaire depuis le 17 décembre dans un Parlement qui n'a strictement rien à dire et dont le communisme est tout de même fort teinté de nationalisme traditionnel russe, au point que l'inévitable Alexandre Adler lui reproche (cf. Le Courrier international, n°267, 14/20 décembre 1995) de méditer les thèses de Konstantin Leontiev le philosophe, esthète et moine russe du Mont Athos qui préconisait l'alliance des religions traditionnelles contre le libéralisme, et qui est aussi le maître à penser de Mohammed Mached Djamei? Ou celle d'un futur césarisme porté par l'armée et l'industrie? Enfin, en s'alliant avec Ryad et Karachi, où la Sharia est appliquée stricto sensu et avec une rigueur bien plus grande qu'à Téhéran aujourd'hui, Washington pourrait difficilement re-procher aux Européens et aux Russes de s'allier avec les mollahs.
Voilà l'imbroglio hyper-complexe, dans lequel devra s'insérer le ³dialogue critique² préconisé par Kinkel, où les confusions seront pardonnables pour les non avertis, impardonnables pour ceux qui re-fusent la logique du ³One World² rooseveltien d'hier, du ³Nouvel Ordre Mondial² d'aujourd'hui.
(1) Il serait bon que nous relisions les
ouvrages à son sujet de Benoist-Méchin et de Zischka.
[Synergies Européennes, En toute Liberté (Nancy), Février, 1996]