Entretien avec Vladimir B. Avdeyev: L'Union des Communautés païennes russes
(propos recueillis par Jean de Bussac et traduits par Anatoli M. Ivanov).
Q.: Qu'est-ce que le paganisme pour vous?
VBA: Pour moi, le paganisme, c'est l'ensemble des expériences religieuses de l'humanité en dehors des monothéismes de tradition sémitique. Etant donné que je suis ce que je suis, c'est-à-dire un homme de l'hémisphère septentrional, appartenant au groupe des peuples indo-européens, je consacre évidemment toute mon attention aux traditions païennes de ces peuples et je m'intéresse tout spécialement à leurs cultes solaires. Du point de vue philosophique, je me définis comme un polythéiste radical. Du point de vue politique, comme un ³contre-révolutionnaire païen². Quant à moi personnellement, le paganisme n'est pas simplement un engouement rationaliste, un refus passionnel de la religion monothéiste, mais le reflet du sens de la vie telle que je la conçois: voilà pourquoi j'estime nécessaire de réhabiliter les traditions païennes, tant sur le plan cultuel que sur le plan philosophique. Je pense que je suis aujourd'hui le produit d'une longue chaîne de réincarnations. Je sens revivre en moi des hérétiques du Moyen Age, condamnés au bûcher par l'Inquisition parce qu'ils avaient osé revendiquer la liberté de pensée. Mais les plus sublimes figures que je sens revivre en moi sont celles de la Rome antique: je me sens tantôt légionnaire tantôt officier de rang moyen. Chaque évocation de l'Empire romain suscite en moi, en mon âme, une sorte de tremblement mystique, des larmes de nostalgie m'inondent les yeux! Un spécialiste russe de la philosophie grecque, après avoir lu mon livre ³Surmonter le christianisme², m'a dit ces fortes paroles, que je n'oublierai jamais: "Je comprend maintenant que le christianisme est pour vous un ennemi personnel". Il avait raison. C'est le christianisme qui a bafoué ce légionnaire qui est toujours en moi, c'est le christianisme qui a tué par le feu l'hérétique sublime qui vit toujours au fond de moi-même.
Q.: Comment le paganisme russe a-t-il réussi à survivre sous le communisme?
VBA: C'est très simple. Les communistes luttaient contre le christianisme, en identifiant, comme l'avait fait Karl Marx, la religiosité en général à celle de l'église chrétienne. Le communisme a donc aidé les païens russes à se débarrasser du joug chrétien. C'est là un aspect du communisme que l'on a encore insuffisamment étudié. Après 70 années de captivité à Babylone, une nouvelle race de Juifs a surgi, nous dit la Bible; après 70 années de soviétisme, une race nouvelle de Russes est née à son tour, et moi, néo-païen russe, j'appartiens à cette nouvelle race de Russes. L'instinct du paganisme est profondément installé dans le sang russe, comme d'ailleurs dans le sang de tous les autres peuples de la Terre. Seule la biologie peut l'expliquer, pas la sociologie.
Q.: Quelle est la nature particulière du paganisme russe quand on le compare aux autres paganismes européens?
VBA: Dans mes démarches, je n'opère aucune coupure entre le paganisme russe et les autres paganismes de la famille des peuples indo-européens, appartenant à cette tradition polaire, védique et nordique. Pour nous, ce refus de toute coupure est impératif car si nous nous élèverions par forfanterie au-dessus des autres, nous ne serions plus des païens, qui acceptent la diversité et respectent les modalités cultuelles des autres peuples, mais des monothéistes, qui se croient élus et autorisés à bafouer les cultes des autres. Le paganisme que nous défendons n'est pas seulement une tolérance fondamentale, mais aussi un intérêt permanent à l'égard de l'Autre. Dans le cas de notre héritage, celui des traditions cultuelles et de l'idéologie trifonctionnelle des Indo-Européens, nous constatons que les valeurs de nos mythologies, différentes dans leurs récits, sont les mêmes et qu'elles peuvent s'appliquer dans chacune de nos traditions. Vous vous souviendrez certainement, mon cher Jean, qu'à Moscou, dès notre première rencontre, nous avons traité de sujets très sérieux, sans nous être jamais vus, et que nous nous sommes entendus comme si nous étions de vieux complices. Nous sommes tout simplement les représentants d'³idéologies² (au sens dumézilien) mutuellement complémentaires. Les Dieux des Celtes, des Germains, des Romains ou des Grecs m'appartiennent aussi parce qu'ils personnifient des forces que je connais déjà, parce qu'elles animent mes propres Dieux slaves. Je peux donc compter sur ces forces comme vous pouvez comptez sur les forces des divinités slaves. Et quand nos adversaires communs se moquent des divinités celtiques ou germaniques, je me sens défié et je riposte, comme s'il s'agissait de quolibets lancés à l'adresse des divinités slaves. J'appartiens à la tradition indo-européenne, à la sphère polaire-nordique, telle est ma richesse, tel est mon engagement.
Q.: Quels ont été les signes avant-coureurs de la renaissance du paganisme russe dans les dernières années de l'ère communiste (1980-1991)?
VBA: Je vous l'ai déjà dit: les 70 années du pouvoir soviétique ont préparé la renaissance du paganisme russe. Aujourd'hui, on ne peut plus sérieusement parler d'un ³sens de l'histoire², on ne peut que constater de fait une contre-révolution païenne. En 1989, sous Gorbatchev, je suis devenu membre de l'Union des Ecrivains, et j'ai toujours pu parler librement, dire que j'étais païen, personne ne s'opposait violemment à mes assertions. Maintenant, je ne suis plus le seul à affirmer des positions païennes, mais je suis hélas entouré de beaucoup de charlatans.
Q.: Quelles ont été les rencontres les plus importantes dans votre voie personnelle, philosophique et païenne? Pouvez-vous nous parler de vos lectures, des grands événements de votre vie?
VBA: La première chose que je dois vous dire, c'est que je suis originaire d'une famille de militaires de carrière. La morale des guerriers est chez moi un héritage familial, et cet héritage s'est toujours heurté au moralisme chrétien. Ensuite, j'ai bénéficié d'une excellente formation d'ingénieur en équipement électronique pour l'industrie spatiale. J'ai été officier. Pendant toutes mes études et mon service militaire, j'ai été attiré par la culture européenne et je n'aimais pas la philosophie russe quand elle était trop teintée de christianisme. Une sorte de misérabilisme chrétien était et reste à la mode chez nous. Quand j'étais enfant, je fréquentais l'église mais je n'y ressentais aucune illumination mystique. Au contraire, quand je lisais Nietzsche, Schopenhauer, Stirner et Spengler, je devenais un autre homme! Après m'être ainsi frotté de philosophie allemande, après avoir appris avec discipline le métier d'ingénieur, après avoir vécu un service militaire rude et formateur, j'ai pu faire mon choix en toute conscience. Julius Evola, Miguel Serrano, Dumézil, Eliade et les courants néo-païens d'Europe occidentale l'ont ensuite mieux structuré. Mais l'événement principal dans ma vie fut une initiation à l'âge de 17 ans: je l'ai reçue de mon père qui a périt pendant une séance de spiritisme. C'est comme s'il m'avait parlé d'outre-tombe et m'avait dit qu'à la place du Christ, un autre homme avait été crucifié. C'est la révélation de cette imposture colossale qui m'a définitivement fait basculer dans le camp du paganisme. En effet, en étudiant plus tard l'histoire du christianisme des origines, j'ai été convaincu que mon père avait dit la vérité. Mon choix à été définitif et total.
Q.: Pouvez-vous nous parler des objectifs de l'Union des Communautés Païennes Russes, dont vous êtes un membre important?
VBA: Notre objectif est la création en Russie d'un pouvoir russe, authentiquement russe, un pouvoir de l'ethnos russe, une ethnocratie, subdivisée en castes et en fonctions précises. Nous avons l'intention d'aider tous les autres peuples européens à adopter les principes ethnocratiques, à retouver leurs forces en eux-mêmes. L'union de tous ceux qui entendent concrétiser ces principes ethnocratiques est la garantie du succès à l'échelle planétaire.
Q.: Selon vous, quels sont les groupes païens russes actuels qui sont les plus prometteurs pour l'avenir?
VBA: Le paganisme ne connaît ni premiers ni derniers. On ne peut pas être plus ou moins païen, on ne peut qu'être païen ou ne pas l'être. Le mouvement païen international a besoin des efforts de tous, des plus modestes aux plus prestigieux, sauf, bien entendu, de ceux qui travestissent en paganismes leurs pulsions inavouables ou qui se déclarent païens par pur opportunisme. Je pense qu'à l'heure actuelle le mouvement d'Alexandre Belov offre le plus de perspectives et a le plus de chances dans l'avenir. Quant à moi, je ne m'occupe que de philosophie païenne et je n'ai aucun maître en Russie. J'ai tout commencé seul, en partant quasiment de zéro. Avant que je ne connaisse un certain succès, on sympathisait prudemment avec le paganisme, on se bornait à étudier l'ethnographie et l'histoire. Je suis le premier à avoir commencé un combat ouvert contre les monothéismes politiques.
Q.: Y a-t-il des liens entre les groupes païens et les mouvements écologiques?
VBA: Il existe des relations, sans doute, mais, de mon point de vue, il me semble aléatoire de s'occuper d'écologie quand le mental de la population est encore fortement pollué. Il faut d'abord retrouver une conscience originelle, sans adstrats mutilants, avant de s'occuper plus globalement de sauver une nature, dévalorisée par les monothéismes et les dualismes.
Q.: En dehors de Russie, quels sont pour vous les traditions païennes d'Europe les plus intéressantes?
VBA: Toutes les traditions m'intéressent mais en première ligne je m'intéresse à la philosophie et à l'idéologie du paganisme, à sa part active et à sa part ésotérique, je vise le sens supérieur que révèle la théurgie dans les traditions indo-européennes, je veux l'union de l'occultisme et de la politique. Je voudrais trouver aujourd'hui des hommes comme l'Empereur Julien et son maître spirituel Maxime d'Ephèse. Je suis sûr que si je rencontrais des hommes de cette trempe, le résultat de mon travail intellectuel et de mes recherches occultistes trouverait une concrétisation positive.
Q.: Quel sera le thème de votre prochain livre?
VBA: Les titres de mes livres sont
toujours très explicites. A présent, je termine une longue monographie, intitulée ³Le
Christ inconnu², qui est une histoire occulte et politique du christianisme primitif.
Ultérieurement, j'ai l'intention de commencer un autre gros ouvrage, ³La
contre-révolution païenne².
[Synergies Européennes, Nouvelles de Synergies Européennes, Octobre, 1996]