Des notions de "Leben' et de "Seele" dans les langues germaniques
Christopher Gérard
Béatrice LA FARGE, ³Leben² und ³Seele² in den altgermanischen Sprachen. Studien zum Einfluß christlich-lateinischer Vorstellungen auf die Volkssprachen, Carl Winter Universitätsverlag, Heidelberg, 1991, 448 p.
Le concept de ³vie² (Leben en
all.) est fondamental dans ce courant philosophique qu'est la Lebensphilosophie, la
philosophie de la vie, née dans la sillage du romantisme et de la pensée nietzschéenne,
pour protester contre la réduction de l'homme à son pur intellect et contre son
³encartement² par la méthode positiviste. Ce concept de ³vie² et, derrière lui, le
mot ³vie² du langage quotidien ont une histoire bien particulière dans les aires
linguistiques germaniques, nous démontre Béatrice La Farge. Leben ou l'anglais life
ont survécu sous une forme proche de leur étymologie, alors qu'un terme analogue, quasi
synonyme, comme feorh/ferah/verch/fjór a disparu dans toutes les langues
germaniques (sauf en islandais, langue très conservatrice). Le travail de Béatrice La
Farge consiste à expliquer pourquoi cette disparition a eu lieu. Les langues germaniques
anciennes présentaient une pluralité d'expressions pour désigner la vie: outre feorh/etc.,
nous avions également lif/lîf/lîp (= Leben, vie; a servi à traduire le latin vita),
sawul/seola/sêla/sêle/sál(a) (= Seele, âme/psyché; a servi à traduire le latin anima),
ónd/ealdor/aldar/alter/aldr (= Alter, âge) et gast/gêst/geist (= Geist, esprit;
a servi à traduire le latin spiritus). Leben, Seele et Alter ont
été conservés, feorh a disparu. Béatrice La Farge constate que la
disparition de feorh tient à une particularité sémantique spéciale de ce
mot, signifiant ³siège de la vie², ³principe ou substance vitale active², qui lui
donnait une dimension plus charnelle, plus proche de vleisch (mhall. pour
³chair²). Feorh signifie donc cette ³force vitale² ou ce ³siège de la vie²
(dans un organe particulier, le foie [= Leber, liver] ou le corps [= Leib]
tout entier). En islandais fjór, encore utilisé dans le langage quotidien,
signifie toujours ³force vitale du corps². Dans le néologisme fjörefni (=
vitamine), il est restitué dans son étymologie originelle: la vitamine est en effet une
substance qui renforce la vigueur vitale du corps et ne prétend pas avoir d'effets sur
l'³âme² ou le psychisme. Feorh et sawul désignent donc tous deux un
principe de vie ou une âme tandis que lif/lîp signifie la ³vie comme
situation, comme simple fait de monde². Mais feorh reste, malgré sa proximité
sémantique avec sawul, plus charnel, plus lié à la corporéité voire au sang,
que sawul, qui sera repris par les missionnaires chrétiens pour désigner le
³spirituel² et l'³incorporel² qui survit après la mort physique, en s'échappant de
la dépouille mortelle du défunt. Feorh exclut toute extra-corporéité, toute
idée d'un souffle pouvant se dégager de son enveloppe corporelle (comme dans les mots
grecs yuch, dumos et pneuma; ou les mots hébreux nefes ou ruah). Le feorh
n'a aucune connotation sémantique de ³souffle² et pourrait bien avoir signifié
au départ le pectus/pectoris, la ³poitrine² ou le ³c¦ur² voire le
³diaphragme². Les usages christianisés de ces vocables germaniques semblent avoir
réservé progressivement la racine sawul/saiwalo pour désigner l'âme dans son
acception strictement chrétienne en évitant par exemple de l'utiliser pour les animaux,
alors qu'à l'origine les Germains ne faisaient pas la distinction. Dans certains textes
du XIVième et du XVième siècles, Seele est encore utilisé en référence à des
animaux. Quand au terme lif/lîp/Leben, il dérive d'un verbe lifan/liban
signifiant ³persister², ³tenir bon², all. beharren, et a fini par
désigner la vie purement immanente comme existence, comme Dasein, diront les
existentialistes d'heideggerienne mémoire. Le dualisme chrétien, en plaquant un latin
d'église sur le patrimoine lexical germanique et en imposant sa vision de la vie
(dévalorisée parce que charnelle et immanente), a donc éliminé le feorh, pour
ne laisser subsister que l'incorporelle ³Seele/anima/âme² et l'immanent stricto
sensu ³Leben/vita/vie², éliminant du même coup tout un jeu de concept qui nous
aurait permis de saisir le sens de la vie dans l'immanence, certes, mais simultanément
dans une sacralité vitale et charnelle, sans s'égarer dans un hypothétique
³incorporel². La philosophie européenne aurait emprunté un tout autre chemin si le
concept de feorh avait pu être conservé à l'aube de notre histoire médiévale
et nous n'aurions connu ni les tâtonnements des philosophes (prisonniers de ce dualisme
chrétien ou post-chrétien mais s'ils le rejettent) ni leurs lassantes et stériles
allées et venues de la transcendance immatérielle/incorporelle à une immanence toujours
trop épaisse chez les ³hommes d'esprit² qui parfois, dans des accès de cette crise
typiquement euro-occidentale, veulent bruyamment, hystériquement, abandonner les
empyrées incorporelles (DB).
[Antaios, Septembre, 1997]