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Le débat interne de "Synergies-Russie" à Moscou

Anatoli M. Ivanov


Notre correspondant Anatoli M. Ivanov a distribué aux adhérents et sympathisants de ³Synergies² à Moscou un questionnaire-enquête; afin de clarifier les positions des uns et des autres, de dégager une ³synidée² motrice du mouvement.
1ière question: Toutes les variantes de l'unité européenne sont stimulées, disent les théoriciens conspirationnistes, par le ³gouvernement secret mondial² pour supprimer les souverainetés nationales. Cette idée se répand en Russie aujourd'hui, quelle est votre opinion?
Les thèses conspirationnistes de cette nature dérivent pour l'essentiel d'un livre publié en allemand à Munich par un certain E. R. Carmine. Anatoli M. Ivanov a exprimé son avis: Carmine est influencé par un ³conspirationniste² américain, A. C. Sutton, dont les idées sont démobilisantes dans le sens où elles paralysent les volontés politiques et conduisent à l'apathie, vu la toute-puissance qu'elles attribuent à l'hypothétique ³gouvernement mondial². En revanche, notre ami Ivanov ne croit pas que tous les projets d'unité européenne soient pour autant de bons projets. Ivanov ne partage pas l'optimisme de feu Jean Thiriart et de Michel Schneider, qui saluaient le Traité de Maastricht. Igor Sinyavine, peintre intéressé par les idées de ³Synergies² après avoir passé 14 ans en exil aux Etats-Unis et après avoir abandonné son christianisme initial, développe aujourd'hui un néo-paganisme européiste. A la question d'Ivanov, il a répondu: . Sinyavine a ajouté: .

Vadim Sidorov, jeune journaliste et observateur politique talentueux, rédacteur de Natsionalnaya gazeta (Journal national): .

2ième question: L'Europe des patries telle que la concevait le Général De Gaulle est-elle un modèle pour l'avenir?
Beaucoup de participants à la diète de Synergies-Russie ont répondu par l'affirmative à cette question. Vadim Sidorov a toutefois apporté un correctif: "L'Europe de demain doit être celle des véritables patries nationales et non pas une Europe d'Etats artificiels comme la Belgique. Les Basques, les Corses et les autres peuples clairement profilés doivent également être représentés par une instance de type étatique". E. Limonov, écrivain russe bien connu en France, s'est montré plus nettement gaullien. Il a exprimé son hostilité à toutes les formes d'³ethnocentrisme régional² au Pays Basque, en Bretagne et, dans une certaine mesure, en Corse.

3ième question: Quels devraient être les rapports entre le nationalisme européen (visant l'unité européenne) et les nationalismes traditionnels (s'adressant à un seul peuple ou à une seule instance étatique-historique)?
Cette question a suscité une vive discussion. S. Jarikov est un partisan affiché du nationalisme européen. V. Avdeev plaide en faveur d'une combinaison de ces nationalismes. A. Arkhipov, fonctionnaire du ³Comité pour les problèmes géopolitiques², compare ces deux formes de nationalisme dans le contexte européen aux deux ailes dont un aéroplane a besoin pour voler. Il regrette toutefois qu'en Russie, à l'heure actuelle, aucune des deux formes de nationalisme n'est réellement présente dans l'opinion. V. Sidorov est plus catégorique: . Face à cette affirmation, Ivanov, embrayant sur la déclaration de Sidorov, rappelle l'article d'Evola de 1951, intitulé . Evola y expliquait que l'authenticité des peuples européens ne peut et ne doit être fondue dans un mixage général de toutes les formes ethno-politiques de l'Europe. Julius Evola a souligné que le pouvoir supranational ne peut pas avoir de ³caractère², a fortiori un caractère politique. L'issue de cette discussion nous amène à l'idée d'Imperium, objet de la quatrième question.

4ième question: La question de l'Imperium est ouvert. Pour lancer la discussion, Ivanov cite la lettre que lui a adressée Gilbert Sincyr le 25 novembre 1997, où il a dit: .
A cette question et à ces citations, V. Sidorov a réagi: . Pour A. Arkhipov, l'Imperium, c'est effectivement toute la nation. S. Jarikov précise: . Ivanov remémore alors quelques paroles amères d'Evola: . A. Belov insiste: . V. Avdeev soutient l'affirmation de Belov et apporte quelques éclaircissements: "L'essence de la Tradition nouvelle, à la différence du traditionalisme simple, c'est que nous formerons notre présent en songeant à l'avenir et non pas en nous appesantissant sur le passé. La Tradition nouvelle naîtra inévitablement et consacrera l'Homme nouveau, selon l'eschatologie zoroastrienne. ³L'Ere du mélange² finira et le ³Saôshyant² (= le Sauveur) arrivera, un Sauveur européen (ureuropäisch),  fondateur d'une dynastie nouvelle. Les nouvelles droites forment la structure initiale de ce sacerdoce de l'avenir. De ces cercles émergera un Chef". V. Avdeev veut indiquer ainsi que c'est seulement dans les cercles conscients des potentialités de l'Europe primordiale qu'émergera un person-nage charismatique, pareil au Saôshyant de la tradition iranienne. I. Sinyavine et Ivanov partagent cette vision du futur de l'Europe, mais ajoutent qu'il ne faut pas stupidement et passivement attendre l'arrivée d'un Saôshyant ou d'un personnage charis-matique. A. Arkhipov pense, pour sa part, que le temps des personnages charismatiques est passé.

Quant à la déclaration de G. Sincyr (³Le sens du sacré ne se décrète pas²), elle suscite l'approbation d'Ivanov, qui dit qu'on ne peut pas imposer le sens du sacré au peuple. Toutefois, il lui paraît impératif que nos milieux adhèrent à une forme de sacré clairement profilée. Ivanov rappelle que Sincyr a quitté le GRECE et organisé ³Synergies européennes² pour ³passer de la théorie à la pratique², selon ses propres termes. Ivanov demande à ses amis ³synergétistes² en Europe de préciser encore la théorie, pour rendre bientôt une pratique possible.

Ivanov explique que notre vision de l'Empire existe déjà concrètement mais seulement à l'intérieur de nos personnes, comme le ³Royaume de Dieu² était censé exister dans l'intériorité des Chrétiens. Ivanov rappelle Julius Evola: l'Empire n'est pas purement politique, c'est pourquoi il peut prétendre à un niveau supranational. Ivanov compare l'Empire de notre vision du monde à l'Umma des Musulmans ou au Komintern des anciens communistes, mais bien entendu sans les diktats et les ukases d'un Bureau central ou d'un appareil omnipotent; le diktat de l'Empire est un diktat intérieur, comme l'impératif catégorique de Kant. Cela se traduit pour nous par la nécessité de sacrifier une partie de notre ³moi² au bénéfice d'un ³nous², mais Ivanov constate que ce ³nous², digne de tous nos sacrifices, n'existe pas encore concrètement dans le monde. En ce sens, les ³synergétistes² ressemblent aux premiers Chrétiens, qui n'avaient pas encore de ³canon². La tâche de ³Synergies² est de forger un ³canon² pour l'impérialité politique de demain.

5ième question: La Russie doit-elle devenir partie intégrante de l'Europe unifiée ou le centre d'une autre unité, circonscrite au territoire de la CEI? L'Imperium en Russie sera-t-il identique à l'Imperium en Europe ou différent?
Les participants n'ont répondu qu'à la première partie de la question, et ont omis la deuxième. Ivanov a constaté que les réponses s'articulaient sur deux niveaux: le niveau politique et le niveau spirituel. Tous ont répondu qu'il fallait deux empires politiques, l'un pour la Russie, l'autre pour l'Europe, mais un seul Imperium spirituel. A cette réponse générale, Ivanov a constaté, à son grand étonnement, que ses interlocuteurs imaginent l'avenir de la Russie de manières parfois caricaturales et exagérées. Ainsi, I. Sinyavine estime que le salut de l'Europe est de s'unir dans un Imperium, conduit par la Russie. Car sans la Russie, l'Europe deviendra définitivement l'arrière-court de l'Amérique. Edouard Limonov affirme que les Russes sont la seule nation européenne capable de fonder un empire sur une base nationale (ndt: comme l'empire romain était fondé sur l'ethnie latine  ‹SPQR, Senatus Populusque Romanus‹,  puis, après la translatio, sur la Nation Germanique). Pour E. Limonov, l'importance de l'Europe face aux Etats-Unis diminue de jour en jour. V. Sidorov estime pour sa part que la Russie fait partie intégrante de l'Europe, mais est simultanément la seule nation capable de l'unir territorialement de Dublin à Vladivostok. V. Avdeev souligne que la Russie n'est pas seulement une partie intégrante de l'Europe, elle est l'avant-garde de celle-ci sur le plan ethnique. A. Arkhipov dit: . S. Jarikov exprime une opinion plus prudente: .

A mon avis, il s'agit, pour la plupart, de raisonnements inspirés par une nostalgie de la grandeur de la Russie d'antan et non pas par une évaluation sereine de la situation réelle d'aujourd'hui. Le philosophe russe du XIXième siècle, Constantin Leontiev écrivait: . A présent, le processus de dégradation biologique du peuple russe a atteint un tel degré que le retour de la Russie à l'avant-scène des nations, pour une éventuelle translatio,  est im-possible, estime Ivanov. La Russie ne peut pas se sauver elle-même, a fortiori elle ne peut pas sauver l'Europe. Pire: la Russie charnelle ne peut plus que mourir lentement, sans résister au régime qui la tue.

L'Europe et la Russie ressemblent à deux ivrognes qui titubent en s'appuyant l'un sur l'autre. Et les propos qu'elles tiennent l'une à l'autre sont superflus. L'essentiel est plus prosaïque: il s'agit de ne pas tomber.

6ième question: Quelles sont les différentes tâches et missions que l'Europe et la Russie doivent résoudre actuellement?
Pour l'Europe, l'ère des Etats nationaux est révolue. La Russie tsariste et soviétique a été un Etat multinational, maintenant il faut la transformer en un Etat national du peuple russe. L'opinion de Sidorov est la plus tranchée:  (ce point de vue se rapproche de celui de V. Jirinovski). A. Arkhipov: une nation détient une majorité, alors à bas la Fédération. L'opinion de S. Jarikov est plus modérée: il est en faveur d'une Fédération nouvelle et s'oppose à l'actuelle asymétrie des composantes, ainsi qu'aux droits inégaux des ³sujets de la Fédération². Récemment, a eu lieu à Moscou un colloque sur les problèmes du fédéralisme, où Michel Lesage (Université de Paris-I) a exprimé des idées analogues. V. Avdeev pense qu'à la Fédération doit succéder une ³ethnocratie de castes². Ivanov déclare qu'il ne partage pas les idées ex-trêmes de Jirinovski et estime qu'il ne faut pas liquider toutes les républiques nationales de la Fédération de Russie. Il constate cependant que beaucoup de ces républiques ne sont ³nationales² que nominalement. Elles sont des fictions administratives, bé-néficiant toutefois de plus de droits que les régions russes. Julius Evola avait écrit que la Fédération n'était qu'une union acciden-telle de forces, susceptible de tomber rapidement en pièces quand les circonstances changent. Maintenant, c'est au tour de la Fédération de Russie de s'écrouler, mais on peut douter de l'avenir: sur les ruines de cette Fédération, quelqu'un ou un parti pourra-t-il créer un Etat national russe solide?

Ivanov, en conclusion, demande à ses amis ³synergétistes² européens de prendre acte de la fermentation des esprits en Russie, de trier ce qui leur semble bon de ce qui leur semble moins bon. Sur le plan pratique, nos amis russes ouvriront bientôt un site ³internet² sous la direction d'Anton Ter-Petrossyan.
 
 

[Synergies Européennes, Moscou - Bruxelles, Novembre, 1997]