Petite histoire des Wandervögel
Robert Steuckers
Origines et racines culturelles:
- antécédents des guerres anti-napoléoniennes; 1813; volontaires étudiants (Discours
de Fichte; mort au combat du poète Theodor Körner; Jahn et ses sociétés de
gymnastique);
- velléités nationales et révolutionnaires des ³Burschenschaften² étudiantes;
opposition à l¹Europe de la Restauration et de Metternich: pas de représentation
populaire dans les assemblées décisionnaires; opposition à la censure (attentat de
l¹étudiant Sand contre le poète, dramaturge et acteur ³réactionnaire² Kotzebue);
=> 1848.
Deuxième moitié du XIXième siècle:
- Révolte générale contre les effets sociaux et esthétiques de l¹industrialisation de
l¹Europe;
- Angleterre: atténuer la laideur des villes industrielles: messages des poètes et des
urbanistes. Pré-Raphaélites, mouvement des cités-jardins autour de l¹artiste et
architecte Ruskin, Mouvement dit des ³Arts & Crafts² (jusqu¹au début du XXième).
- Autriche: mouvement culturel revendiquant la réconciliation de l¹art et de la
politique.
- Allemagne: réunification en 1871; industrialisation outrancière; révolte des
philosophes et des poètes: Nietzsche, Langbehn (Rembrandt-Deutscher). Langbehn aura un
impact prépondérant dans le développement des idées du mouvement de jeunesse allemand.
Les choses de l¹esprit, le donné naturel, l¹âme simple des gens du peuple doivent
recevoir priorité absolue sur l¹esprit marchand et industriel, sur les choses
construites par l¹homme, sur les calculs de la bourgeoisie.
1896: Hermann Hoffmann fonde une association d¹³étudiants en sténographie², liée au Lycée (Gymnasium) de Steglitz, une commune verte et non industrielle de la grande banlieue de Berlin. Une idée simple germe: la jeunesse ne peut pas rester prisonnière des cités enfumées de l¹ère industrielle: elle doit sortir de cette cangue et partir en randonnée (mot magique en langue allemande: wandern). Résistance des autorités scolaires, contre les excursions proposées. Résistance balayée par les parents et des pédagogues moins classiques, conscients, grâce à leur lecture de Nietzsche et de Langbehn, que l¹éducation doit quitter le trop-théorique pour prendre la vie et le réel à bras le corps.
- 1898: premières excursions des lycéens de Steglitz sur les bords du Rhin; 1899: excursions de quatre semaines dans les forêts de Bohème. Ces deux expéditions constituent une ³révolution² dans le système éducatif de l¹Allemagne wilhelminienne.
- Cette pédagogie non conventionnelle, ces excursions deviennent les symboles d¹une révolte générale contre l¹ordre établi (école, industrie, administration, etc.).
- Karl Fischer (19 ans, plus conscient de cette révolte que Hoffmann) prend le relais de son aîné: randonnées + critique fondamentale de l¹ordre établi, au nom d¹une éthique de l¹austérité (anti-consumériste). Ses origines sont plus populaires (ni aristocrate ni bourgeois). Fischer instaure une discipline plus militaire et organise des excursions plus aventureuses: l¹association des ³sténographes² devient une Communauté alternative (à laquelle il donne le nom classique de ³Gemeinschaft²).
- Le 4 novembre 1901, réunion dans une brasserie de Steglitz, présidée par Fischer: on y décide la fondation d¹une association dénommée «Wandervogel, Ausschuß für Schülerfahrten» (= Oiseau migrateur. Commission pour les excursions scolaires). Veulent renouer avec la tradition médiévale des Vagantes, des escholiers pérégrinants.
- Introduction des soirées autour de feux de camp (dans la vallée de la Nuthe, près de Steglitz), visite de châteaux en ruines et de vestiges médiévaux (romantisme; enracinement dans l¹histoire nationale); fêtes solsticiales; romantisme de la montagne, des hauts sommets; culte des lansquenets; etc. Ces grandes idées ont été véhiculées par tous les mouvements de jeunesse idéalistes jusqu¹à nos jours, y compris en France.
- Sous l¹impulsion de Fischer, diffusion du mouvement dans toute l¹Allemagne puis dans les Sudètes, à Prague et à Vienne. Le mouvement «Wandervogel» devient l¹expression d¹une jeunesse joyeuse, allègre, qui aime la musique, crée ses propres chansons et ses propres mélodies, etc. Mais elle commence à rêver d¹un Jugendreich, d¹un règne de la jeunesse, affranchi de la tutelle des adultes.
- En 1906, Fischer se retire du mouvement, s¹inscrit à l¹Université de Halle, puis part pour servir dans la marine allemande, dont une unité est casernée dans la forteresse de Tsing-Gao en Chine (il ne reviendra qu¹en 1921, dans une Allemagne complètement transformée).
- Wilhelm Jansen (40 ans à l¹époque) prend le mouvement en main: il veut créer une ³jeunesse énergique à l¹âme forte². Il est un bon organisateur. En 1906, année où il prend ses fonctions, les premières sections féminines sont mises sur pied (Mädchenwandern), à l¹initiative de Marie-Luise Becker. Au départ, hostilité à cette mixité et repli sur la masculinité (notion de Männerbund). A Iéna, les groupes mixtes sont acceptés sans aucune arrière-pensée => scission: Wandervögel Deutscher Bund. Deux modes cohabiteront: la mixité et la masculinité exclusive (d¹où le reproche récurrent d¹homosexualité).
- Jansen quitte le mouvement => Hans Breuer, Hans Lissner, Edmund Neuendorff. Breuer, ancien lycéen de Steglitz, sera volontaire de guerre et tombera devant Verdun le 20 avril 1918. Il crée le chansonnier du mouvement, toujours d¹actualité: le ³Zupfgeigerhansl².
- Toutefois la diffusion du mouvement de jeunesse Wandervogel est incompréhensible sans référence à la culture alternative qui se répandait en Allemagne à la même époque; la figure-clef de ce renouveau culturel et métapolitique est l¹éditeur Eugen Diederichs, qui fonde à Florence, Leipzig et Iéna une maison d¹édition en 1896 (qui existe toujours aujourd¹hui, sans renier son passé), la même année où Hoffmann lance son groupe d¹excursionnistes sténographes à Steglitz. Diederichs est également inspiré par Langbehn et Paul de Lagarde. Mais il ne sombre pas dans un nationalisme étroit, il vise une universalité plurielle et alternative, qu¹il oppose à l¹universalisme monochrome et conventionnel du libéralisme dominant.
- On peut résumer la pensée et les
objectifs de Diederichs en huit points (que la dite ³révolution conservatrice²
radicalisera après 1918:
1) donner priorité à la vie et au dynamisme (apport de Bergson, dont il sera l¹éditeur
allemand);
2) nécessité de promouvoir une nouvelle mystique religieuse, en dehors des institutions
confessionnelles rigides; recours aux patrimoines germaniques (Edda) ainsi qu¹aux
religiosités traditionnelles et non chrétiennes de Chine et d¹Inde;
3) valoriser un art organique (Langbehn, les Pré-Raphaëlites anglais, Ruskin et ses
cités-jardins, les prémisses de l¹art nouveau/Jugendstil);
4) retour au romantisme en littérature;
5) revaloriser les liens légués par le sang et le passé;
6) penser la nature (pensée écologique avant la lettre);
7) forger un socialisme dynamique, anti-bourgeois, éthique, inspiré de la Fabian Society
anglaise, de Jean Jaurès et de Henri de Man;
8) susciter sans relâche la créativité chez les adolescents (Raison pour laquelle
Diederichs soutient le mouvement Wandervogel).
- Notons que Diederichs fonde lui-même une société juvénile et festive (alors qu¹il a largement dépassé la quarantaine): la société SERA, qu¹il finance généreusement, où des artistes et des musiciens de renom viennent animer les initiatives. La société SERA fête les solstices, milite en faveur d¹une joie de vivre débarrassée des conventions rigides.
- Grand moment de l¹aventure Wandervogel: le grand rassemblement de la jeunesse allemande, tous groupes confondus, sur le sommet du Hoher Meissner en 1913. Le philosophe Ludwig Klages y prononce un discours sur la nécessité de préserver le donné naturel, inaugurant ainsi la pensée écologique qui ne cessera plus d¹être virulente en Allemagne (sauf pendant les années 50 et 60). A partir de ce grand rassemblement, de nombreuses initiatives locales, étudiantes, lycéennes ou ouvrières se regroupent dans une structure souple et informelle qui reçoit le nom de ³Freideutsche Jugend².
- En 1914, la jeunesse se porte volontaire en masse pour la ³Grande Randonnée² (Die Große Fahrt), qui se terminera tragiquement pour la plupart: des 12.000 Wandervögel d¹avant-guerre, 7000 ne reviendront jamais des champs de bataille. Trois valeurs éthiques fondamentales animent ces jeunes volontaires: l¹absence d¹intérêts (matériels et personnels), l¹altruisme et la camaraderie. Cette éthique s¹exprime dans le livre de Walter Flex, désormais disponible en français, Der Wanderer zwischen beiden Welten (= Le Randonneur entre les deux mondes).
- Ernst Jünger, récemment décédé, a également été jeune Wandervogel en 1911-12. Il dépassera l¹éthique purement naïve et romantique du Wandervogel dans les tranchées et réfléchira sur l¹irruption de la technique dans la guerre.
- Après 1918: nécessaire réorganisation
dans un climat de guerre civile entre Rouges et Corps Francs.
Enrôlement de jeunes dans les Corps Francs en Silésie contre l¹armée polonaise, dans
le Corps Franc Oberland contre les Rouges en Bavière.
- Trois groupes dominent dans l¹immédiat après-guerre: la Freideutsche Jugend (= la ³jeunesse libre-allemande²), les Landesgemeinden (= communautés rurales) et le Kronacher Bund (la Ligue de Kronach). Mais ils connaîtront l¹échec, vu l¹impossibilité de réconcilier l¹esprit Wandervogel d¹avant 14, l¹esprit des jeunes soldats revenus du front (désillusion, amertume, lassitude face aux discours trop idéalistes/cf. Jünger, déconfessionalisation, etc.), l¹esprit de la ³génération 1902², qui n¹a pas eu le temps de connaître le front et l¹idéalise outrancièrement et hors de propos. Volonté générale: pas d¹activisme politique, ni gauche ni droite, mais toujours opter pour le ³renouveau² (Bergson!).
- Une personnalité se profile: le manchot Ernst Buske, non mobilisé à cause de son terrible handicap, animateur dans le Reich en guerre des groupes de jeunes non encore mobilisés, inspirateur du ³Altwandervogel² (une ligue qui entendait préserver les valeurs et l¹esprit du premier mouvement de Fischer), juriste professionnellement actif au service d¹une association paysanne en Allemagne du Nord-Ouest, personnalité forte, tranquille, mûre, idéaliste, modeste, hostile à toute grandiloquence visionnaire, pragmatique. De 1920 à 1922, Buske fonde un nouveau concept: celui de ³Jungenschaft². En 1925-26, ce concept est à la base de la fondation d¹un nouveau grand mouvement, la Freischar (= la libre bande), qui comptera de 10.000 à 12.000 membres, dont les trois quarts avaient moins de 18 ans. La Freischar regroupait de petites unités locales d¹une moyenne de 16 jeunes. Buske meurt subitement en 1930.
- La Freischar a compté en son sein de fortes et célèbres personnalités du monde des lettres et de l¹université, notamment les philosophes Hans Freyer, Leopold Dingräve (du ³Tat-Kreis² révolutionnaire-conservateur), Eugen Rosenstock-Huessy (théoricien des ³révolutions européennes², que l¹on range à tort ou à raison dans la catégorie de la ³révolution conservatrice²) et l¹activiste socialiste Fritz Borinski (auteur d¹une excellente histoire du Wandervogel et des mouvements de jeunesse). A noter également la présence au sein de la Freischar de Johann Wilhelm Hauer, futur animateur de la Deutsche Glaubensbewegung (= Mouvement de la foi allemande), un mouvement souhaitant retourner aux racines religieuses de l¹Europe et réhabiliter toutes les religiosités qui fondent les communautés humaines. Le thème central de la démarche de Hauer est effectivement la ³communauté². Il exprimera ses idées dans un mouvement de jeunesse plus philosophiques, le Köngener Bund (= La Ligue de Köngen), qui organisera des colloques et des débats contradictoires très importants, notamment avec Martin Buber.
- Matthias von Hellfeld, auteur
d¹ouvrages sur les mouvements de jeunesse allemands des années 30, mélangeant critique
et enthousiasme, nous dresse un panorama des ligues de jeunesse de l¹époque
(³Bündische Jugend²), qui venaient de prendre le relais de la Freischar après le
décès de Buske en 1930. M. von Hellfeld distingue:
1. Le courant idéaliste, fidèle à l¹esprit de 1913 (Rassemblement sur le
Hoher Meissner, discours de Klages) et à l¹esprit de la Freideutsche Jugend. La Deutsche
Freischar de Buske renoue avec cette tradition et entend concrétiser son rêve de Jugendreich
par l¹organisation régulière de ³camps de travail¹ (Arbeitslager) où
jeunes paysans, ouvriers et étudiants peuvent se retrouver pour construire une nation
solidaire. L¹esprit pragmatique de Buske a pu s¹y exprimer. A sa mort, la direction du
mouvement est reprise en main par l¹Amiral von Trotha, adversaire en 1919 d¹une
élimination par la force armée des officiers putschistes de Kapp (ultra-droite; en
franç. cf. le livre de Dominique Venner sur les Corps francs). Beaucoup de jeunes voient
d¹un mauvais oeil le contrôle de ce vieil officier conservateur. D¹où des dissidences
ou, plus exactement, l¹autonomisation de groupes menés par de jeunes chefs
charismatiques.
Parmi eux:
- La Deutsche Jungenschaft von 1. 11 (= Les jeunes Allemands du 1 Novembre;
en abrégé: d.j.1.11), dirigée par Eberhard Koebel , qui s¹était déjà heurté à
Buske en 1928 (Koebel n¹est exclu de la Freischar qu¹en 1930). Grande originalité de ce
groupe: il appréhende le monde de la technique de manière plus positive que l¹ancienne
tradition idéaliste, véhiculée de Fischer à Buske. Plus rebelle mais aussi plus
intellectuelle, la d.j.1.11 aborde des sujets philosophiques, littéraires, s¹intéresse
à l¹architecture et aux courants de l¹art contemporain. Elle fonde un théâtre,
introduit le banjo et la balalaïka russe dans le folklore du mouvement de jeunesse. Les
influences scandinaves, finnoise (la tente laponne dénommé dans le jargon des mouvements
de jeunesse allemands, la Kohte) et russes sont prépondérantes. La d.j. 1.11 sort
du cadre strictement allemand-germanique, voire européen quand elle se met à idéaliser
le samourai japonais. Koebel, dit ³tusk² depuis ses voyages en Scandinavie et en
Finlande (³tusk² = allemand en langues scandinaves), crée un style nettement nouveau,
un graphisme audacieux et moderne, plus dynamique et quelque peu futuriste. L¹ensemble du
mouvement de jeunesse tombe bon gré mal gré sous l¹influence de cette étonnante
modernité, y compris les groupements confessionnels, catholiques et protestants.
- La d.j. 1.11, fidèle à son romantisme scandinave, finnois et russe, a acquis une notoriété importante en Allemagne après avoir organisé une expédition sur les rives de l¹Arctique et en Nouvelle-Zemble. ³tusk² en faisait évidemment partie et nous a laissé une description intéressante de la faune et des oiseaux des îles de l¹Arctique. De même, on peut lire dans son carnet de bord, une fascination pour le jour éternel de la zone polaire en été.
- Qualifié de ³desperado du mouvement de jeunesse², Koebel ne trouve qu¹un seul allié réel, le Suisse Alfred Schmid, chef du Graues Korps (= Le Corps Gris). Koebel fonde ensuite des ³garnisons rouges-grises², dont la première ouvre ses portes à Berlin en 1930. Ces garnisons sont des communautés d¹habitation, où les jeunes peuvent vivre et loger, en dehors de toute tutelle adulte. En 1932, Koebel évolue vers le communisme et tente de mettre sa ligue au service du PC allemand, ce qui entraîne bon nombre de désaccords. Un ancien dira: «Je n¹ai pas admis que ³tusk² ait envoyé des jeunes pour accompagner les colleurs d¹affiches communistes dans les rues de Berlin».
- Parallèlement aux ³garnisons rouges-grises², Koebel fonde des ³Kultur-Clubs², qui ont pour mission d¹éduquer les jeunes ³à la révolution et au socialisme². Cette orientation non déguisée vers le communisme marxiste provoque des scissions: la d.j.1.11 se scinde en quatre groupes. Quand les nationaux-socialistes prennent le pouvoir en 1933, ³tusk² est arrêté par la Gestapo. En juin 1934, il émigre en Suède puis en Angleterre. Il mourra à Berlin-Est en 1955.
- Autre évolution intéressante après la mort de Buske et toujours de le cadre de la jeunesse ³idéaliste² (selon la classification de von Hellfeld): les Nerother, surtout originaires de Rhénanie. Ceux-ci inaugurent des expéditions lointaines, plus lointaines encore que celles organisées par ³tusk². Ainsi, on a vu des Nerother escalader les parois des Andes et revenir avec des films extraordinaires, présentées dans les salles de cinéma de toute l¹Allemagne, pour financer le mouvement, qui ne comptera jamais plus de 1000 membres. Fondateurs du mouvement étaient les frères Oelbermann. Robert sera arrêté par la Gestapo et mourra à Dachau en 1941. Karl partira en Afrique pendant la guerre et ne reviendra que dix-neuf plus tard dans une Allemagne complètement transformée.
2) L¹aile ³völkisch²:
Plus nationaliste, moins liée à la tradition idéaliste et hégélienne, l¹aile
völkisch comprenait des mouvements comme les Adler und Falken (Aigles et Faucons),
les Geusen (les Gueux), les Artamanen et la Freischar Schill. Les Artamanen
fusionneront avec les services agricoles du IIIième Reich (leur activité principale
avait été d¹organiser des colonies agricoles dans les zones rurales de l¹Allemagne et
en Transylvanie roumaine, où vit une forte minorité allemande). Les ministres
nationaux-socialistes Himmler (police) et Darré (agriculture) en firent partie. La
Freischar Schill évolua vers le nationalisme-révolutionnaire, notamment selon les
directives des frères Strasser. Dirigée par Werner Lass, elle a pu bénéficier de la
collaboration d¹Ernst Jünger.
3) Les groupes
nationaux-révolutionnaires:
Ils sont surtout animés par le Rhénan Hans Ebeling (Jungnationaler Bund - Deutsche
Jungenschaft) et par le socialiste révolutionnaire Karl Otto Paetel, qui fondera le Gruppe
sozial-revolutionärer Nationalisten (GSNR; ou, en franç.: Groupe des
Nationalistes sociaux-révolutionnaires). Paetel évoluera vers l¹anti-fascisme,
s¹engagera côté républicain pendant la guerre civile espagnole, connaîtra un exil
new-yorkais où il contribuera à lancer le mouvement contestataire de la Beat Generation
dans les années 50. Il reviendra en Allemagne pour y mourir en 1969.
Citons encore la Schwarze Jungmannschaft de Heinz Gruber et la Bündische Reichsschaft de Kleo Pleyer.
A partir de 1933 vient la mise au pas progressive des ligues de jeunesse jugées trop indépendantes. Les jeunesses hitlériennes absorbent petit à petit les militants jeunes, marginalisant les chefs (Koebel, Paetel, Ebeling) et les contraignant à l¹émigration.
Que conclure de ce panorama?
- Les principes énoncés par Diederichs dans le cadre de sa maison d¹édition et de son
groupe SERA restent valables, non seulement sur le plan philosophique ou idéologique mais
aussi et surtout sur le plan politique; une traduction politique de ce programme en huit
points me paraît possible aujourd¹hui, vu que ces ³huit points² résument parfaitement
des problématiques qui travaillent, pour le meilleur comme pour le pire, la sphère
politique européenne.
- Le discours écologisant du philosophe Klages en 1913 sur le sommet du Hoher Meissner
reste valable, en tant que texte fondateur de l¹écologie fondamentale.
- Le pragmatisme de Buske reste valable.
- Les démarches philosophiques de Hauer restent valables: à l¹individualisme et au
collectivisme, il faut opposer la notion de communauté (communauté de travail, de
combat, d¹étude, de survie, de loisirs, etc.).
- Les innovations de ³tusk² sur la plan du graphisme et sur le plan de l¹audace restent
valables, même si on ne partage pas son engagement communiste des années 32-33. L¹idée
de faire des expéditions lointaines intéressantes reste valable. L¹idée de ramener des
documents sonores et filmés également.
Aujourd¹hui, à la lumière de ce passé,
un mouvement de jeunesse doit:
- conserver l¹esprit du Wandern, surtout dans son propre pays. La redécouverte du
terroir régional/national est un impératif de réenracinement, mais aussi un mode de
contestation des voyages de masse sans aventure, où tout est prépéparé, nivelé,
patronné et mâché d¹avance (Club Med¹, etc.).
- combiner cet esprit randonneur avec un engagement philosophique cohérent et
solide (modèles: Diederichs, Hauer), puis organiser cette cohérence sur le plan pratique
(création d¹une maison d¹édition; celle de Diederichs a tenu le coup jusqu¹à
aujourd¹hui elle a 102 ans en dépit des crises économiques
allemandes de 1918-23, 1929, 1945-49; les colloques de Hauer se sont poursuivis après
1945 et le relais a été pris à sa mort; l¹initiative qu¹il a lancée se poursuit
toujours).
- ne pas se limiter aux randonnées, mais ne pas s¹enfermer non plus dans les
spéculations philosophiques stériles;
- reste le problème de l¹engagement politique: il est exact que du temps de ³tusk²,
par exemple, le jeune idéaliste était soit nationaliste soit communiste et souvent son
choix oscillait entre ces deux ³extrêmes². Aujourd¹hui, la donne a changé dans la
mesure où, comme le disait l¹hebdo français Marianne la semaine dernière, les
jeunes de notre décennie n¹ont plus que des soucis limités: faire de l¹argent, refuser
toute formation culturelle, refuser tout service à autrui, refuser de penser la
politique, etc. Toutes les idéologies politiques dominantes sont responsables de ce
désastre pédagogique et anthropologique, y compris les partis qui leur ont servi de
véhicule. Rien qu¹avoir le souci de la Cité aujourd¹hui constitue déjà une
contestation radicale du pouvoir en place. Donc un acte politique.
[Synergies Européenes, Le Baucent (Metz) / NdSE (Bruxelles), Juin, 1998]