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Un Etat total pour le monde entier !

L'enjeu de la guerre du Kosovo : les Etats nationaux souverains doivent disparaître en tant que sujets du droit des gens

Dieter Stein

 

La guerre du Kosovo est considérée par ceux qui l¹ont déclenchée comme une étape, un grand pas en avant vers l¹objectif final : un nouvel ordre mondial. Mais comment cet ordre mondial sera-t-il agencé ? " Le pacifisme juri-di-que ne veut pas seulement limiter l¹état de guer-re latent entre les Etats souverains, mais aussi supprimer définiti-ve-ment cet Etat de guer-re latent dans un ordre cosmo-polite totale-ment ³juridifié² ". Ainsi parle Jürgen Haber-mas, phi-lo-sophe au-delà de tous les pou-voirs, dans un article de tê-te de l¹hebdomadaire li-béral de gauche Die Zeit (Ham-bourg). Et il pour-suit son raisonnement : " L¹adhésion im-mé--diate à une association mondiale de cito-yens protège-rait aus-si le citoyen de tout Etat contre l¹arbitraire de son propre gouverne-ment ". Selon Ha-bermas, dans l¹avenir, le droit " interviendra à travers la souveraineté des Etats ". Ainsi, la guerre du Kosovo con-stitue " un pas en avant sur la voie qui nous mène du droit des gens classique au droit cos-mo-po-li-te, propre d¹une société mondiale ". Ce nouvel état de choses met " l¹indépendance des Etats na-tio-naux à disposition ". Une déclaration de guerre à tous ceux qui refusent cet ordre glo--bal !

Le concept habermassien d¹ " une société de ci-to-yens du monde " repose tout de même sur un quipro-quo. Quel est le Piémont de cet Etat mondial ? Les Etats-Unis, évidem-ment, qui é-taient déjà entrés en guerre en 1917, dans l¹in-ten-tion de " mettre un terme à toutes les guer-res ", dixit le Prési-dent Wilson (" to end all wars "). Nous pouvons dès lors poser une question légitime : les Etats-Unis sont-ils prêts à se sacrifier eux-mêmes en tant qu¹Etat, pour créer à terme ce nouvel ordre mondial ? Haber-mas admet que " les Etats-Unis poursuivent en première instance des intérêts nationaux pro--pres, qui ne sont pas toujours en accord avec les objectifs normatifs déclarés ". Mais Habermas est bref, très bref, dans ses réticences. Il poursuit : " Au départ de cette vision nationale très amé-ri-caine, exprimant une volonté de puis-sance orientée normative-ment, il doit nous ap-paraître dé-sor-mais plausible, de pour-suivre la lutte contre la Yougoslavie, sans tenir comp-te des complications que cela pourrait entraî-ner, sans dévier et sans compromissions, avec l¹engagement de troupes ter-res-tres si né-ces-sai-re ". Voilà des phrases bien étranges pour cet ancien garçonnet des Jeunesses Hit-lé-riennes, de-ve-nu philosophe anti-fasciste : ne retrouve-t-il pas là le vo-cabulaire de l¹ " inhu-ma-ni-té ", qu¹on lui a martelé dans la tê-te, dans sa ten-dre enfanceŠ
Les trois prémices du modèle d¹organisation pla-nétaire que nous suggère Habermas, modèle qui n¹est pas si récent, sont les suivantes :
1. Il faut procéder à une transformation du droit des gens en vigueur jusqu¹ici et qui re-po-se sur la re-con-naissance des souve-rai-ne-tés na-tio--nales (reconnais-sance que re-prend la Charte des Nations-Unies).
2. Il faut reconnaître l¹unipolarité du monde, où seuls les Etats-Unis, par le biais de l¹OTAN, dé-cident de l¹état d¹exception. Il ne sera plus possible non plus de trouver un équilibre des puis-sances contre les E-tats-Unis. Il ne sera plus possible d¹inter-pré-ter l¹appli-cation des droits de l¹hom-me in-dépendamment des intérêts occidentaux et américains. Droits de l¹homme et intérêts a-mé-ricains sont désormais synony-mes. Mais un tel état de choses signifie la per-ver-sion définitive des principes des droits de l¹homme et leur dévalori-sa-tion. " Celui qui parle sans cesse d¹³hu-ma--nité², cher-che à tromper " (Carl Schmitt).
3. Il faut être toujours prêt à imposer ce nou-vel ordre, par la force si besoin s¹en faut, et sur toute la surface du globe. Il s¹agit en l¹occurrence de " vaincre, d¹oc-cuper et de rééduquer la Serbie ", comme l¹écrivait Da-niel J. Goldhagen dans le Süddeutsche Zeitung, le 30 avril 1999. Ce mo-dèle de com-portement a connu un indéniable suc-cès : en éliminant de la même façon l¹Al-lema-gne et le Japon en 1945, les Etats-Unis n¹ont pas seulement éliminé deux dicta-tu-res (mais le Ja-pon n¹en a jamais été une, ju-ridiquement parlantŠ), mais surtout deux concurrents des USA sur la surface de la Terre. La Russie, qui, depuis 1989 est entrée en agonie, et ne constitue plus le contre-pôle des Etats-Unis, attend tout sim-plement la " rééducation ". En-suite, d¹au-tres E-tats auront leur tour : la Chine, l¹In-de, le Pakistan, l¹IranŠ
Face à ce projet, y a-t-il des alternatives envisageables ? Première remarque : il n¹y a jamais eu d¹âge d¹or des Etats nationaux souverains. Donc, il nous semble difficile de pro-poser le retour pur et sim-ple aux Etats na-tio-naux. Cepen-dant, les intérêts de l¹Allema-gne et de l¹Europe seraient d¹orien-ter cons-ciem-ment l¹évolution globale en direction d¹un ordre international sur base du droit des gens existant et de conserver une multipolarité, re-po-sant sur le trapèze Etats-Unis, Europe, Rus-sie et Chine.
Les " dernières guerres justes " que l¹on mène actuelle-ment pour imposer la " so-cié-té des ci-toyens du monde " et pour main-te-nir en place une méga-fédération tendant à de-ve-nir un Etat mondial sous la pression impé-ria-liste de l¹Occi-dent (américain), auront rapidement des ef-fets plus catastro-phi-ques encore que les deux guer-res mondiales de ce siècle, menées au nom du droit des gens. En con-sé--quen-ce, la seule alter-na-tive, pour nous, serait de rendre l¹Alle-magne et l¹Europe viables poli-ti-que-ment. Cela signifie que l¹Allemagne et l¹Europe doivent abandon-ner leur politique d¹auto-castra-tion sur le plan mi-litaire. L¹Allemagne doit de-venir une puis-san-ce nucléaire. Mais, depuis les années 60, cette piste a été abandonnée ; aucune force po-litique sérieuse ne revendique plus l¹arme a-to-mi-que pour l¹Alle-magne. Au lieu d¹un ren-for-cement politique de notre pays, nous assistons à la disso-lu-tion de toute Staatlichkeit alle-man-de. Toutes les nations européennes, en se méfiant les unes des au-tres, se livrent aveuglément, pour le meilleur et pour le pire, aux Etats-Unis et notre Europe de-vient ce que Günter Maschke nomme une " Amérique latine de lu-xe ".
(Junge Freiheit, n°19/1999).
 

[Synergies Européennes, Junge Freiheit (Berlin) / Minerve (metz) / NdSE (Bruxelles) Mai, 1999]