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"Confédération européenne" ou "nation européenne"?

Herbert Taege


En 1987, paraissait à Munich aux éditions Universi-tas l'ouvrage courageux de Hans Werner Neulen, in-titulé Europa und das 3. Reich - Einigungs-bestrebungen im deutschen Machtbereich 1939-45.  Ce li-vre constitue une véritable contribution à l'historici-sa-tion du national-socialisme car il n'hésite pas à met-tre en évidence des concepts et projets d'alors, décrétés aujourd'hui "indésirables sur le plan de la pé-dagogie populaire", dont, notamment, les concep-tions de l'Europe nées au sein du SS-Hauptamt  et chez le Reichsleiter  Baldur von Schirach.

L'idée d'une "Confédération européenne"

Citons quelques extraits du livre de Neulen (p. 64):

"Le centre nerveux où s'élaborait l'idéologie euro-péenne des SS, c'était le SS-Hauptamt,  avec ses Bu-reaux, la Amtsgruppe D  (ou Europa-Amt,  préa-lablement dénommé "Germanische Leitstelle")  et la Amtsgruppe C.  Au sein de la Amtsgruppe D,   c'é-tait Alexander Dolezalek qui avait reçu la mission de travailler les questions fondamentales. Ses plans pour l'Europe se basaient sur une conception fédéra-liste. Dolezalek a tenté de trouver une réponse adéqua-te à la question décisive qu'avait soulevée l'écri-vain Carl Düssel en 1944: "Pourquoi, vous autres Allemands, vous taisez-vous? Pourquoi ne dites-vous pas clairement et intelligiblement comment vous concevez l'avenir, notre avenir, l'avenir de l'Eu-rope?". La réponse de Dolezalek, c'était la Con-fédération Européenne...".

Neulen esquisse ensuite la tactique conçue par Dolezalek, laquelle était un plan en deux phases, destiné à torpiller le projet allié formulé à Casablanca et ré-clamant l'unconditionnal surrender,  la reddition in-con-ditionnelle. [Ndt: Ce plan, explique Neulen, vi-sait, dans sa première phase, à faire croire aux An-glo-Saxons qu'un nouveau Rapallo était imminent, que le Reich préparait une paix séparée avec Staline. A l'intérieur, le régime NS devait socialiser l'éco-no-mie allemande, de façon à la faire ressembler au soviétisme. La crainte d'un bloc socialiste germano-rus-se devait, dans l'optique de Dolezalek, forcer les Anglo-Saxons à composer et à abandonner le prin-ci-pe de la reddition inconditionnelle. S'amorcerait alors la seconde phase, celle du dialogue entre le Reich et les Anglo-Saxons, de façon à aboutir à la paix sur les fronts ouest et sud]. Et Neulen poursuit son exposé: "Bien sûr, il y avait, à l'intérieur du sys-tème, des résistances envers les plans de Dole-za-lek. Notamment parce qu'ils prévoyaient de faire ac-croire qu'au niveau intérieur l'Allemagne aux abois s'alignerait fortement sur les critères du commu-nis-me. Ce projet laissait toutefois le Reichssicher-heitshauptamt   (= la sûreté) sceptique. Ainsi, son chef, le Dr. Kaltenbrunner, rejettait, lors d'une conversation privée, toute entreprise de cette nature, la jugeant trop dangereuse. Le point le plus litigieux concernait la capacité à négocier des dirigeants allemands. L'ob-jectif visé, c'est-à-dire une paix de compromis avec les Occidentaux, n'aurait jamais pu être atteint, avec un Hitler, dictateur omnipotent, à la tête du Reich. C'est pourquoi, on imagina de modifier la struc-ture intérieure du Reich en repoussant Hitler dans la position formelle de "Président du Reich" et en valorisant du même coup la position du Reichs-führer-SS  (= Himmler).

Le passeport européen

Les plans généraux élaborés par Dolezalek conte-naient, dans leurs nombreuses annexes, une quantité impressionnante de propositions, dont, notamment, "Cinq Thèses". Parmi celles-ci, la Thèse 3 était con-sacrée à l'idée de paix pour l'Europe de l'avenir (Do-cu-ment n°23, dans le livre de Neulen). L'Europe se serait transformée en une fédération, la "Confé-dération Européenne" (Europäische Eidgenossen-schaft),  basée sur les principes de la coopération vo-lontaire, de la liberté des nations-ethnies et sur un socialisme à vitesses multiples, chaque fois adapté aux spécificités nationales. Le programme européen de-vait non seulement marquer un changement d'o-rien-tation dans la politique extérieure du Reich en adoptant une ligne résolument anti-impérialiste mais aussi faciliter le dialogue entre Berlin et les puissan-ces occidentales. La Charte Européenne (Europa-Char-ta),  rédigée en annexe des "Cinq Thèses" (Do-cument n°24), exprimait de manière concrète les propositions pour un "ordre fondamental", que propo-sait le Bureau planificateur du SS-Hauptamt  pour l'Europe à venir, pour autant qu'une telle activité soit encore possible, dans les circonstances tragi-ques de 1944, sur le plan intérieur. Pour pou-voir con-crétiser l'idéal d'égalité en droit de tous les Euro-péens, le Bureau proposa la création d'un passeport nouveau et additionnel, le "passeport européen" (Europapaß)  qui serait distribué aux volontaires et aux travailleurs méritants étrangers. A utiliser paral-lèlement aux papiers usuels déterminant l'apparte-nance nationale/étatique, ce passeport garantissait la jouissance progressive de droits élargis. Le départe-ment de planification élabora ce passeport avec la col-laboration du Ministère de l'Intérieur et l'accord de 42 instances supérieures du Reich, sans toutefois que le projet puisse encore être réalisé.

L'idée d'une paix pour l'Europe

Ce ne fut pas seulement au sein de la Amtsgruppe D que l'on a réfléchi à une conception de l'Europe; à la fin de 1944, la Amtsgruppe C  du SS-Hauptamt  se mit également à l'ouvrage. Ce département ébaucha en octobre 1944 un projet intitulé: "La tâche politi-que des officiers et sous-officiers allemands détachés auprès des unités étrangères de la Waffen-SS".  Le rédacteur de ce projet ne laissait planer aucun dou-te quant à sa volonté de rejeter toute politique al-le-mande qui serait impérialiste et coercitive et qui sa-crifierait les peuples mineurs à une assimilation for-cée. Il refusait aussi l'idée d'une équivalence mono-chro-me et indifférenciée entre tous les peuples ainsi que l'idéal américain d'une fusion de toutes les na-tio-nalités immigrantes. A ces modèles, la Amts-grup-pe C  opposait une conception européenne de la Völkergenossenschaft  (= la communauté charnelle des peuples), dont les membres ne serait pas coulés dans un moule commun...".

"L'idée d'un ordre de paix en Europe ne s'était pas encore entièrement dégagé du national-socialisme mais avait toutefois propagé des amorces de solu-tions en politiques intérieure et extérieure, solutions qui prévoyaient l'abandon du Führerprinzip  tota-li-tai-re et de la prétention allemande à une domination ab-solue du continent. Un long chemin avait été par-cou-ru depuis l'idée d'un Etat germanique coercitif sous hégémonie absolue de l'Allemagne jusqu'à l'idéal sublime d'une "Confédération Européenne", où chaque peuple serait libre de se donner l'ordre politi-que de son choix et pourrait façonner en toute liberté son destin politique".

Dans son annexe de documents, en particulier avec les Documents n°23 à 27, Neulen vérifie ses asser-tions. Le Document n°23 recèle l'objectif de guerre de l'Allemagne, tel qu'il fut formulé par le SS-Haupt-amt:  cet objectif, c'était "die europäische Frie-dens-idee 1944/45"  (l'idée de paix pour l'Europe 1944/45) (cf. p. 165). Ce projet comprenait sept points, dont je livre ici l'essentiel:

a) un plan de paix pour l'Europe;
b) un socialisme völkisch  (c'est-à-dire un socialis-me différencié cas par cas, selon les spécificités eth-ni-ques);
c) la coopération économique;
d) la liberté pour tous les peuples/ethnies (Volkstum);
e) la protection des petits peuples;
f) la liberté intérieure pour tous les peuples;
g) la liberté de travail.

Le Document conclut: "Résumé: l'Allemagne mène cette guerre pour atteindre un objectif positif: cons-trui-re la Confédération Européenne, la communauté associative et socialiste des peuples d'Europe".

Le Document n°24, reproduit dans le livre de Neu-len, consiste en la Charte Européenne élaborée par le SS-Hauptamt en 1944/45 (Europa-Charta).  Nous nous permettons de le reproduire ci-après in extenso:

La Charte Européenne

"Vu que les puissances ennemies ont dévoilé désor-mais leurs plans de guerre, lesquels ne visent qu'à des destructions, le gouvernement du Reich, con-jointement aux gouvernements qui lui sont alliés, ceux de Norvège, d'Estonie, de Lettonie, du Dane-mark, de Bohème-Moravie, d'Italie, de France, de Hon-grie, de Serbie, de Roumanie et de Croatie, a dé-cidé de faire connaître les fondements sur lesquels sera façonnée l'Europe de l'avenir, après la victoire de leurs armes. Les puissances européennes de la cons--truction luttent pour l'avènement de cinq ordres fondamentaux, de six libertés fondamentales et de sept droits fondamentaux, applicables aux peuples:

Les cinq ordres fondamentaux sont:
1. L'ordonnance du monde selon des grands espa-ces de dimensions continentales.
2. L'ordonnance de notre continent selon les princi-pes d'une Confédération Européenne.
3. L'ordonnance de notre économie confédérale se-lon les principes de la division du travail, de l'assis-tance mutuelle et de la coopération.
4. L'ordonnance de chaque peuple selon les critères de la Volksgemeinschaft  (de la communauté popu-lai-re; c'est-à-dire dans la défense et l'illustration cons-tante des spécificités inhérentes à chaque con-glo-mérat ethnique/nationale, ndt).
5. L'ordonnance de la famille en tant que cellule ini-tiale de tout peuple.

Les six libertés fondamentales sont:
6. La liberté des peuples vis-à-vis de toute violence per-pétré par les super-puissances du monde.
7. La liberté des peuples de façonner eux-mêmes leur propre ordre intérieur.
8. La liberté des peuples de se défendre contre toute oppression étrangère et toute Umvolkung  (ndt: c'est- à-dire toute modification planifiée d'une substan-ce ethnique, installée sur un sol, par transplan-ta-tion de populations allochtones).
9. La liberté de la personnalité contre tous les viols de sa sphère autonome, où elle exerce sa responsa-bilité.
10. La liberté des cultures populaires vis-à-vis de tou-tes les formes de coercition et de massification.
11. La liberté religieuse contre toute Gottlosigkeit (ndt: absence de sens du divin) et toute manipulation politique.

Les sept droits fondamentaux sont:
12. Le droit de tout homme au Travail et le devoir de Travail.
13. Le droit de tout homme à déployer librement ses forces et à accéder à toutes les professions selon ses capacités et ses prestations.
14. Le droit de tout homme à un revenu vital déter-miné de façon différentielle selon ses prestations.
15. Le droit de tout homme à participer au processus de décision quand se façonne la vie communautaire nationale.
16. Le droit de tout homme à être propriétaire et à pos-séder un sol en propre.
17. Le droit de tout homme à jouir de temps de loi-sirs et de récréation et à participer et à jouir à/de tou-tes les créations et les institutions de la vie culturelle.
18. Le droit de tout homme à recevoir protection en cas de situation de détresse, dont il n'est pas respon-sable.

Do.".

Les réticences contre les plans européens

On a souvent avancé l'argument qui consiste à dire que les plans des dirigeants SS pour la construction d'une Europe confédérale après les hostilités sont ar-ri-vés trop tard et n'étaient qu'opportunisme. En réa-lité, dit-on, c'est bien le SS-Hauptamt  qui a cultivé l'i-mage de la "sous-humanité" slave et qui n'a ja-mais pris de dispositions afin de satisfaire les pro-mes-ses faites aux volontaires germaniques, puis aux volontaires romans et slaves. Ces arguments, nous les reprenons ici un à un:

L'opposition immanente au système national-socia-liste s'était déjà formée en 1942, donc avant Stalin-grad et, au sein des sphères dirigeantes SS, avait trou-vé son porte-paroles en la personne de Richard Hildebrandt. Dès 1943, Himmler avait pris langue avec les adeptes de cette opposition au sein de son corps d'officiers supérieurs, dans le but de travailler à l'établissement d'un Führerstaat  constitutionnel. Il aurait fallu dépouiller Hitler de son pouvoir exécutif pour trahison à l'endroit de l'idée nationale-socialiste et le repousser dans un rôle politique purement re-pré-sentatif. Les puissances ennemies de l'Est com-me de l'Ouest, tentèrent, bien qu'à titre d'essai seule-ment, d'entrer en contact en 1943 et en 1945 avec Himmler pour négocier (to come on speaking terms).  Expliquer pourquoi cette tentative tourna à l'é-chec à cause de la personnalité de Himmler n'en-tre pas dans le cadre du présent article.

Mais cet échec n'enlève rien au sérieux et à l'ho-no-ra-bilité des objectifs de l'opposition regroupée autour de Hildenbrandt. Ce dernier, dans une déclaration fai-te sous serment (laquelle paraîtra cette année aux édi-tions ASKANIA) juste avant qu'il ne soit livré à l'URSS pour y être exécuté, décrivit les objectifs de ses activités et dévoila le nom des personnalités qui l'entouraient. Il y eu des survivants de ce cercle, dont Dolezalek, chef du bureau des plans du SS-Hauptamt,  qui a pu, lui, vérifier les écrits laissés par Hildenbrandt. Les objectifs du cercle visaient à ré-tablir une situation d'Etat de droit en Allemagne par

- une limitation du pouvoir du Führer;
- la constitution d'un corps de législateurs;
- la suppression du système des dignitaires du parti (les Gauleiter);
- l'épuration du corps des fonctionnaires de tous les fonctionnaires appartenant au parti;
- le contrôle juridique des mesures prises par la po-li-ce d'Etat.

Ce qui constituait indubitablement le point saillant de cette "opposition", c'était le but de la politique exté-rieure, déjà pré-esquissé à l'époque, et qui finira par s'ex-primer dans le plan de la "Confédération Eu-ro-péenne":

"Renoncement à toute prétention d'hégémonie alle-mande au-delà des frontières naturelles de l'ethnicité allemande et, de ce fait, retour au programme du par-ti. Création des Etats-Unis d'Europe sur base d'u-ne égalité en droit de tous les peuples compris dans cet ensemble. Subordination de tous les points de vue nationaux à ce grand objectif commun" (Tae-ge, Über die Zeiten fort,  p. 25).

Certaines racines de ces revendications en politique intérieure remontaient déjà à l'avant-guerre. Ainsi, le Chef du SD-Inland   (= sécurité intérieure), Otto Oh-len-dorf, que Himmler avait surnommé le "Gardien du Graal qu'est l'Idée" (Gralshüter der Idee),  avait suggéré, avant que n'éclate la guerre, des initiatives en matière de législation, visant à assurer
- la protection des minorités religieuses;
- le contrôle juridique des internements en camp de con-centration;
- un statut de minorité pour les Juifs (par lequel, ceux-ci seraient devenus des sujets du droit des gens; p. 45).

Quant à la question de savoir si les volontaires euro-péens qui avaient combattu aux côtés des Allemands auraient reçu les droits qu'on leur avait promis, a-près une paix négociée, je renvoie à un autre ouvra-ge de Neulen, An deutscher Seite - Internationale Freiwillige von Wehrmacht und Waffen-SS  (Uni-ver-si-tas, Munich, 1985), du moins pour prendre ac-te du fait que c'était, en règle générale, des motifs na-tionaux qui avaient mu ces hommes. Il est perti-nent de rétorquer, quand on argumente contre la bon-ne volonté allemande dans ce domaine, que Hit-ler s'était opposé à toutes concessions dans l'élabo-ra-tion d'un ordre européen pour l'après-guerre. En revanche, on peut répondre que Hitler, s'il avait sur-vé-cu à une guerre gagnée par les armes allemandes et s'il avait pu atteindre une paix de compromis, n'aurait pas pu se soustraire à la pression des faits. Le SS-Obergruppenführer Berger, chef de l'Er-gänzungs-wesen  (département du recrutement) de la Waffen-SS  et dernier chef du Bureau des prison-niers de guerre, avait prévu que la guerre menée côte à côte et le sang versé en commun aurait fait naître des liens si forts qu'ils auraient empêché toute guer-re fratricide européenne dans le futur. De plus, le fait qu'il y avait tant de soldats étrangers volontaires, dé-terminés par des motifs nationaux et pétris de prin-ci-pes spécifiques, aurait peser lourd dans la balance au moment de construire cette Europe d'après la guerre (nous renvoyons le lecteur aux écrits laissés par le Général Berger et édités par Robert Kübler chez ASKANIA en 1984 sous le titre de Chef-KGW).

On avance souvent l'argument redhibitoire qui con-siste à signaler que le SS-Hauptamt  de Berger a édi-té la très douteuse brochure sur la "sous-humanité" des Slaves. Cet argument est valide mais il faut sa-voir que cet écrit injurieux, rédigé au sein de la Amts-gruppe C,  avait été interdit à la vente en kios-que dès 1943 et ce, avant sa parution, puisqu'il ne fut imprimé qu'en 1944 et aussitôt retiré de la cir-cu-lation car il tombait sous le coup d'un interdit. Cette brochure n'a donc joui d'aucune diffusion, fut im-médiatement retirée et mise au pilon. Seuls quelques rares exemplaires d'archives ont survécu à l'effon-drement, dont un figure à l'inventaire du Doku-mentenkabinett, Studiensammlung für europäische Ge-schich-te und Gegenwart  à Vlotho/W., où Neulen a ras-semblé et complété sa documentation.

Il est exact aussi que Goebbels, Ministre de la Pro-pa-gande, avait lancé le 15 février 1943 une directive qui interdisait toute forme de discrimination à l'égard des peuples européens et, plus particulièrement, des peu-ples slaves. Berger, de son côté, reçut cette di-rec-tive via Himmler et la transmit à tous les bureaux placés sous sa houlette, en tant qu'"ordre du Reichs-führer"  (cf. les documents publiés dans ASKA-NIA-Annual,  n°11, septembre 1987). Exact également est le fait que Berger, ainsi que d'autres figures de proue du NS comme Baldur von Schirach, s'é-taient efforcé dès 1943 de mettre sur pied une "ar-mée russe de libération" (ARL). Au moment même où devait être diffusée la fameuse brochure sur la "sous-humanité" des Slaves, le SS-Hauptamt,  com--me le prouvent les documents archivés, fixait for-mes et couleurs des emblèmes et insignes natio-naux des contingents de volontaires de l'Est, préoc-cu-pation qui ne permet pas de conclure à un quel-con-que préjugé de "sous-humanité". Preuve de cette préoccupation constante: cette citation issue d'un or-dre de Berger, daté du 26 février 1945, qui répète que les contingents étrangers ne sont pas constitués de mercenaires mais luttent pour des objectifs natio-naux:

"Les runes de la victoires (sic!) sont portées seule-ment par les hommes aptes à servir dans les SS et originaires d'Allemagne ou des pays germaniques; toutes les autres unités, provenant d'autres peuples, portent leurs insignes nationaux au col. Il serait com-plètement insensé d'imposer les runes SS aux vo-lontaires des autres peuples et d'attester de la sorte qu'ils ne sont que des mercenaires. Porter leurs in-signes nationaux extériorise le fait qu'ils combattent pour leur liberté personnelle et pour leur pays" (Dokumentenkabinett Vlotho).

Les volontaires russes

Hitler a donné trop tard son assentiment à la consti-tution d'une armée russe de libération. Hitler est res-ponsable d'avoir réduit à néant les efforts de l'Armée de Terre (Heer)  de "marcher à la victoire avec les Russes contre les Bolchéviks" (Vlassov). En juil-let 1943, le général russe prisonnier Vlassov envoie un memorandum à Hitler, dont l'essentiel se re-flète dans ce passage:

"Le Führer   Hitler doit trancher tout de suite: contre la Russie ou contre les Bolchéviques? S'il opte con-tre la Russie, alors cette guerre durera encore de nom-breuses années et coûtera beaucoup de sang et, je puis le dire, cette guerre, il la perdra...".

Au même moment, le 1 juillet 1943, six mois après la défaite de Stalingrad, Hitler déclarait que son ob-jectif de guerre à l'Est n'avait pas changé: c'était la conquête du sol. Et dans le même discours, il plai-dait pour une politique qui "d'une part, devait con-duire au but final, par le recrutement de bataillons à l'Est, et, d'autre part, qui ferait en sorte que ces ba-taillons ne deviennent pas des armées qui pourraient tirer des conclusions politiques de leur engagement, lesquelles nous serions dans l'obligation d'hono-rer...".

On comprend pourquoi les fonctionnaires et les officiers allemands qui avaient soutenu le mouve-ment de Vlassov se sentirent trahis. Beaucoup se re-tirèrent du jeu, avant que Goebbels n'abandonne l'i-dée de créer un poste qu'il avait pourtant prévu: celui d'un "chargé d'affaires pour les problèmes de l'Est", attaché au Ministère de la Propagande (cf. Ser-gej Fröhlich, General Wlassow,  Markus-Verlag, Cologne, 1987, p.156). Pour ce poste, Goebbels avait songé à Günter Kaufmann, rédacteur-en-chef du magazine Wille und Macht,  destiné aux chefs de la Hitlerjugend.  Kaufmann, conjointement à son col-lègue de l'organe Das Schwarze Korps,  Gunter d'Al-quen, avait milité depuis des années pour un chan-gement radical de cap en matière de politique rus-se. Dans le numéro d'avril/juin 1943 de Wille und Macht,  Kaufmann avait publié la lettre ouverte du Général Vlassov sous le titre de Russen gegen Sow-jets  (= les Russes contre les Soviets) (cf, S. Fröhlich, op. cit., p. 149).

Dans le cercle qui entourait Vlassov, auquel appar-te-nait aussi l'écrivain Edwin Erich Dwinger, tous étaient d'accord pour dire que "la franchise devait être la condition préalable et inconditionnelle dans les rapports entre le gouvernement allemand et le mou-vement de libération russe. On se félicita que le nom du Général Vlassov avait enfin été évoqué dans la presse allemande, notamment dans le magazine Wille und Macht...  Dans un numéro spécial, l'appel de Vlassov avait non seulement été cité in extenso mais aussi commenté sans la moindre ambigüité".

A la suite de cela, les choses se précipitèrent. Schi-rach avait fondé en septembre 1942 une ligue euro-péenne de la jeunesse (Europäischer Jugendverband),  dont les structures principales recelaient tant d'anti-impérialisme, de solidarisme et d'apaisement en-tre les Etats nationaux, que Neulen a estimé inté-res-sant d'en analyser l'histoire dans son ouvrage sur les tentatives d'unification continentale dans l'espace contrôlé par les Allemands. Nous reviendrons plus loin sur cette initiative mais nous nous permettons de l'évoquer déjà ici, car Hitler prit prétexte de la fon-da-tion de cette ligue pour interdire toute "planifi-ca-tion, préparation et organisation effective de diètes et/ou congrès européens ou internationaux ou toute fon-dation de structures européennes ou interna-tiona-les (Neulen, p. 36).

De ce fait, Schirach, convaincu par G. Kaufmann (cf. Fröhlich, p. 151), fit preuve de hardiesse en in-vi-tant Vlassov chez lui à Vienne à l'été 1943. C'est le Generalfeldmarschall  Keitel qui donna l'autorisa-tion pour cette visite, en espérant provoquer chez Hitler un acquiescement dans la question du mouve-ment de libération russe. Himmler ¦uvra dans ce sens également, tout en souhaitant que l'Ostpolitik, que venaient de lui suggérer Gunther d'Alquen et le chef du SS-Hauptamt,  Berger, puisse se réaliser a-vec le consentement de Hitler, plutôt que contre sa vo-lonté (cf. la notice de Dolezalek, citée par Fröh-lich, archives Taege).

La visite de Vlassov à Vienne se déroula comme la vi-si-te d'un chef d'Etat. Une compagnie de la Divi-sion Großdeutschland   défila devant le siège du Reichs-statthalter.  Fröhlich nous relate l'événement:

"La personnalité et le programme de Vlassov susci-tèrent l'intérêt de Schirach. Celui-ci agit aussitôt et ex-pédia un mémorandum à Himmler et à Goering, dans lequel il soulignait la nécessité de reconnaître le mouvement de Vlassov; il comparait l'Union Sovié-ti-que et le futur gouvernement germanophile de Vlas-sov à la France occupée et au régime de Vichy du Maréchal Pétain. On aurait connaissance d'une vi-site préalable de Schirach à Hitler, où le chef de la jeunesse allemande amorça un plaidoyer pour Vlas-sov, sans succès... Hitler aurait été hors de lui et au-rait exprimé sa colère comme suit (paroles que Dwinger m'a certifié être authentiques): "Quiconque se préoccupe encore de cette façon des problèmes de l'Est, me tombe dessus dans le dos, au moment mê-me où je suis en passe de remporter la plus grande victoire militaire de tous les temps".

Ce n'est finalement qu'en 1944 que le Chef du SS-Hauptamt,  Berger, reçut le feu vert pour mettre sur pied et armer des divisions russes pour participer à la libération de la Russie. Mais il était trop tard: la pro-phétie du Général Vlassov allait se réaliser...

La tentative d'unir les jeunesses d'Europe

Revenons à l'exposé que nous donne Neulen des ten-tatives d'unification de la jeunesse européenne pen-dant la seconde guerre mondiale. Il nous semble opportun, ici, de rappeler quelques événements non sail-lants et, partant, oubliés, de l'année 1942. Neu-len nous évoque (p. 34) un projet de Rosenberg, res-ponsable de l'éducation intellectuelle et philoso-phique au sein de la NSDAP et Ministre des Terri-toi-res de l'Est occupés, consistant à organiser une ex-po-sition intitulée "Kampf um Europa"  (La lutte pour l'Europe). Ribbentrop, en tant que Ministre des Affaires étrangères, s'y opposa et le grand rassem-ble-ment prévu par Rosenberg fut interdit.

A l'automne de cette même année 1942, est fondée à Vienne la Ligue européenne de la jeunesse (Euro-päi-scher Jugendverband).   Vu la situation, cette fondation ressemble à une épreuve de force. Car les sta-tuts de cette ligue s'opposent diamétralement aux pro-jets du gouvernement du Reich quant à l'avenir de l'Europe post bellum.  Ces statuts ont-ils signalé la direction dans laquelle la jeunesse d'Europe vou-lait marcher? Lorsque l'on lit les commentaires de Schirach sur ces statuts, publiés dans la revue Das junge Deutschland  (36ème année, 1942, pp. 284-285) et repris dans le Document n°7 du livre de Neu-len, cette thèse semble s'imposer. Les formules de Schi-rach n'étaient pas dictées par une crainte de l'is-sue fatale de la guerre mais sont le résultat prouvé d'une opinion en germe depuis 1936, année où Schi-rach distribua le texte d'une conférence qu'il pro-nonça devant des diplomates et des journalistes étrangers (Dokumentenkabinett  de Vlotho). Le dis-cours de Vienne du 14 septembre 1942 est assez si-gnificatif, comme le prouve cet extrait, tiré des pas-sa-ges retenus par Neulen:

"La tâche de la Ligue européenne de la Jeunesse, c'est de consolider et de renforcer, dans la jeune gé-né-ration, la conscience de la commune appartenance de tous les Européens à notre continent. En tant qu'ex-pression de l'ordre nouveau, la Ligue euro-péen-ne de la Jeunesse est une communauté de tra-vail, où se regroupent des organisations de jeunesse autonomes sur le plan national et conscientes de leur identité populaire. Cette caractéristique de la Ligue eu-ropéenne de la Jeunesse exclut toute immixtion dans les affaires internes d'une organisation de jeu-nesse propre à un pays particulier. La Ligue euro-péenne de la Jeunesse rejette aussi de ce fait toutes les tentatives paneuropéennes. Parce qu'elle consti-tue le plus grand rassemblement des chefs et des édu-cateurs de jeunesse qui ait jamais été fondé dans le monde, notre ligue, dans la concrétisation de sa tâ-che, part du principe que la Nation, que le terroir, la maison parentale et la communauté juvénile na-tio-nale sont les éléments du vécu qui déterminent l'édu-cation de la jeunesse. Celui qui demeure fidèle à sa na-tion, qui accopmplit son devoir en conscience et avec bravoure, crée d'emblée les conditions d'exis-ten-ce d'une communauté européenne, laquelle n'ac-quiert valeur que lorsque chacun de ses membres est le représentant national de son peuple (...).

La Ligue européenne de la Jeunesse, nouvellement fondée, est le symbole d'un ordre meilleur et nou-veau. Un processus entamé il y a une année se voit couronné de succès aujourd'hui, dans l'idée d'un ras-sem-ble-ment des organisations européennes de jeu-nesse; il issu de notre travail en commun, accom-pli dans la camaraderie. L'importance des organisa-tions de jeunesse d'Europe repose précisément sur cela: elles sont des communautés d'éducation à vo-ca-tion résolument nationale, nées au sein des divers peuples qui composent notre continent, et sont pré-pro-grammées pour travailler exclusivement dans ces communautés nationales-populaires. L'autonomie et la specificité nationale des organisations représentées ici nous garantissent que la nouvelle Ligue euro-péen-ne de la Jeunesse accomplira sa tâche politique et éducatrice. Cette ligue entre dans la vie avec un programme, dont la base de travail repose sur le res-pect mutuel entre toutes les organisations membres, acquis lors de nombreuses rencontres. Ainsi naît une franche camaraderie entre toutes les jeunesses d'Eu-ro-pe! (...).

La Ligue européenne de la Jeunesse n'est pas une créa-tion de la démocratie. Ce serait d'ailleurs con-trai-re à l'esprit de la jeunesse et à tout le travail que nous avons accompli en commun, de procéder selon le système parlementaire des nombres, c'est-à-dire en faisant dépendre le poids de chaque organisation de jeunesse dans le Führerring  ("le Cercle des Chefs") du nombre de ses membres. Dans notre as-sem-blée, chaque jeunesse nationale, que nous avons invitée à adhérer, reçoit siège et voix, qu'elle soit la représentante d'un petit ou d'un grand peuple. Dans les commissions de travail, présidera l'organisation qui, dans un domaine spécial, aura effectué des pres-tations intéressantes. Les organisations mem-bres de la Ligue européenne de la Jeunesse sont fon-damentalement égales entre elles. Le présidium ger-mano-italien, qui, avec l'accord de tous les mem-bres, à pris la direction de la Ligue européenne de la Jeunesse, prend ses décisions de concert. La Ligue européenne de la Jeunesse se rassemble tous les ans. (...)".

Malgré toutes les embûches et les hostilités, le con-grès des quatorze organisations de jeunesse fut un succès pour les chefs de la HJ. Le Président d'hon-neur, Baldur von Schirach, agressa même un tabou nazi dans son discours d'ouverture, en proclamant le principe de l'égalité en droit pour toutes les organi-sations de jeunesse nationales appartenant à la Ligue européenne de la Jeunesse. Mais cette organisation in-ternationale de regroupement devait rester une ten-tative d'unification sans avenir, après l'interdiction formulée par Hitler.

Le point d'interrogation dans le titre du présent ar-ti-cle reste un point d'interrogation purement rhéto-ri-que; il n'en demeure pas moins que la problématique soulevée dans cet article reste importante sur le plan de l'histoire des idées politiques. Elle prouve, cette problématique, qu'il existait en-deça de la politique officielle du IIIème Reich, des mouvements réfor-ma-teurs importants qu'il ne faut pas condamner à l'ou-bli et au silence, sous peine de heurter de plein fouet l'exigence de véracité qu'exige de nous la scien-ce historique. Qui plus est: en cas d'occultation vo-lontaire de pans entiers de l'histoire, la politique pra-tique et la conscience historique actuelle subi-raient de gros dommages.

Herbert Taege,
Directeur des éditions ASKANIA et éditeur de la revue Askania-Annual. Adresse: Postfach 17, D-3067 Lindhorst.
(texte issu de Nation Europa, n°2/1988; traduction française de Luc Nannens).
 

[Synergies Européennes, Askania (Lindhorst) / Nation Europa (Coburg) / Vouloir (Bruxelles), Aout, 1988]