Tomislav Sunic
Intervention de Tomislav Sunic
au colloque de lassociation Terre et Peuple (France) en octobre
2003
Que dire des nations périphériques en Europe? Quel est leur rôle vis-à-vis des deux
grands européens? L'une de cette petite nation limitrophe est la Croatie, un état
tard-venu, dont la population tout entière de 4,5 millions d'habitants pourrait
facilement se fondre dans la grande agglomération parisienne ou, pire encore, dans les
banlieues de Los Angeles.
Soyons honnêtes: la France et l'Allemagne, dans leur effort de construire la grande
Europe peuvent se passer facilement des petites nations périphériques comme la
Croatie, la Serbie, l'Estonie, et j'en passe... A la rigueur, ils peuvent même
faire table rase d'une Pologne ou d'un Portugal. A l'inverse, les nations périphériques
ne peuvent jamais fonctionner sans l'Allemagne et la France - ni sur le plan économique,
ni sur le plan socio-culturel.
Le sentiment d'être de « trop » donne lieu à une fausse conscience, au refoulement
d'une différence vécue comme stigmate, au mépris et la haine de soi, bref à un
complexe d'infériorité, qui est très prononcé chez les Croates. Il en va de même chez
tous les autres peuples minoritaires en Europe orientale. Force est de constater que ces
peuples, qui sont en train de construire leur minuscule Etat, n'ont jamais véhiculé des
idées dominantes; ils n'ont jamais donné naissance à de grandes personnalités
politiques. Par contre, ils sont souvent connus comme des trouble-fête, semant la
pagaille dans tous les coins de l'Europe.
I. Quelle est perception de
soi ont les Croates?
En l'occurrence les Croates pensent quils sont mal compris par le monde
extérieur; ils s'imaginent victimes de complots étrangers: hier, c'étaient les
Français qui, par le biais des Serbes, s'accrochaient à la préservation de deux
Yougoslavies jacobines; aujourd'hui, ce sont les franc- maçons mystérieux de
Bruxelles et les lobbies de la côte-Est des Etats-Unis qui planent au-dessus du pays.
A l'instar des nationalistes classiques, le trait caractéristique des nationalistes
croates est la recherche de la légitimité négative, à savoir la justification de soi
par le rejet de l'autre. Impossible d'être un bon Croate, sans au préalable être un bon
anti-Serbe! Tout cela nous rappelle les avatars des nationalismes européens qui ont
apporté tant de maux et tant de guerres civiles en Europe, à partir des Traités de
Westphalie et surtout à partir de la Révolution française. Ceux qui en profitent sont
les puissances non-européennes: jadis, les Turcs; aujourd'hui, l'Amérique ploutocratique
et ses vassaux européens.
Ce genre de nationalisme jacobin, qu'on appelle faussement, et par euphémisme, en France,
le souverainisme, ne peut nous faire avancer nul part, sauf vers davantage de haine et de
guerres civiles.
II. Quelle est la perception que se font les Croates de l'Allemagne et de
la France ?
Il va de soi, que les Allemands sont perçu par les Croates comme les amis de toujours, le
peuple frère, comme le peuple indispensables à toute l'Europe. Non seulement la
Croatie est géographiquement liée par le bassin du Danube à l'Allemagne et elle est
imprégnée par la même culture; c'est surtout l'idée de Reich et l'idée du
fédéralisme allemand qui mena à la désintégration de la Yougoslavie jacobine et à la
naissance de la nouvelle Croatie indépendante. Le fait que les Croates aient coexisté
pendent quatre siècles avec une douzaine de différents peuples centre-européens au sein
du vaste empire austro-hongrois, dont les structures étaient quasi-fédérales, témoigne
d'une légalité mais surtout d'une légitimité des idées impériales.
L'héritage politico-culturel de la France, quoique bien connu par la classe
intellectuelle serbe, est presque ignoré en Croatie. L'idée d'un duo franco-allemand est
peu concevable pour un Croate moyen. L'Allemagne n'est pas seulement perçue comme un
grand pays; elle représente l'Europe à part entière. Dans la conscience populaire
croate, la France, par contre, laisse un lugubre souvenir historique; elle est associée
à Clemenceau, à Mitterrand, aux apôtres des Etats artificiels dEurope centrale,
aux politiciens français qui ne cachaient pas leur ressentiment de l'Allemagne et, par
extension, de son glacis est-européen. On peut aller plus loin: au 16ème siècle,
les Croates ont le mauvais souvenir de François I, qui, dans ses efforts pour affaiblir
le Saint Empire aida les Turcs à s'emparer de l'Europe centrale. Les peuples
périphériques, les Croates, les Hongrois, les Serbes, ont dû payer un terrible prix. La
haine inter-ethnique, qui s'ensuivit dans la période après la fin de la Première guerre
mondiale entre les Hongrois et les Slovaques, entre les Serbes et les Croates, entre les
Polonais et les Allemands, doit être replacée dans un contexte plus large, et observée
comme une retombée logique des interminables guerres entre le royaume de France et le
Reich allemand et leurs alliés respectifs.
C'est dommage que les Serbes oublient que la politique anti-allemande de François I et de
Louis XIV leur a fait perdre Belgrade face aux Turcs, et que ce fut grâce aux soldats
allemands du Saint Empire et de leur chef militaire, le Prince Eugène de Savoie, que
Belgrade fut libérée au début du 18ème siècle. Même le « pedigree » du Prince
Eugène nous démontre l'esprit tourmenté et névrotique, si typique des Européens. Par
ses origines savoisiennes, italo-françaises, le Prince Eugène porte en lui les germes,
à la fois d'une guerre civile européenne et d'une réconciliation européenne. Mais il a
fait son choix; il s'est voulu un bon Européen au service du Saint Empire allemand.
III. Conclusion:
En guise de conclusion, il nous incombe de mettre ces faits isolés en perspective, tout
en nous mettant nous-mêmes en perspective. Il est important de ne pas tomber dans le
piège dun nouveau romantisme politique qui risque d'aboutir à de nouvelles
guerres civiles. On a beau vanter les avantages du nationalisme, il reste à être défini
par rapport à mon peuple et par rapport au peuple voisin. Le récent drame entre les
Serbes et les Croates, les drames antérieurs entre les Français et les Allemands,
restent un scandale pour tout bon Européen. On peut s'imaginer avec quelle joie les
ennemis de l'Europe, à savoir les mondialistes, ont savouré la guerre dans les Balkans.
On n'a pas besoin du bouc émissaire, disaient- ils. Voilà, riaient-ils, deux peuples
semblables qui s'égorgent comme les pires des sauvages, au nom de leurs mythes farfelus.
Donc, vive le mondialisme, concluaient-ils. Oui, en un sens, ils ont raison, d'autant plus
qu'ils dénoncent les conséquences néfastes du nationalisme, comme la xénophobie, tout
en évitant d'examiner les causes du délire multiculturel et multi-ethnique qu'ils ont
eux-mêmes mis en place. Comment expliquer que la monarchie multiculturelle
austro-hongroise et le Saint Empire germanique hébergeaient les Tchèques, les Slovaques,
les Serbes, les Allemands et les Croates, ainsi que des douzaines d'autres peuples
qui pouvaient plus ou moins coexister?
Comme chaque noble sentiment, comme lamour ou lamitié, notre sol et notre
sang nécessitent également une approche discriminante. On ne peut être lami de
tous; on ne peut pas coucher avec n'importe qui. Tout homme fait des choix, tout le temps,
parce que c'est la biologie qui le dicte. Donc dans nos démarches les plus intimes, nous
sommes génétiquement prédisposés à graviter vers nos semblables. La petite Estonie,
la Croatie et la Slovaquie vont bientôt réaliser que, dans l'Europe transparente
d'aujourd'hui, on ne peut pas se référer aux nationalismes du 20ème siècle. En ayant
refusé le jacobinisme des grands, ils se voient paradoxalement obligés de pratiquer leur
propre forme de jacobinisme, qui se heurte souvent aux particularismes de leurs propres
pays. La phase stato-nationale, qui est en train de s'achever dans toute l'Europe, doit
être suivie par un régime supra-national. Peu importe si ce régime s'appelle l'Union
Européenne, ou le IVième Reich. Ne nous perdons dans de longs débats sur les
signifiants et les signifiés, tels que l'autodétermination ou le droit à la
différence. Ce qui importe, cest que ce nouveau régime supranational européen
repose sur des valeurs européennes et quil dénonce les valeurs marchandes et le
métissage non-européen.
[Synergies Européennes
(Bruxelles/Zagreb), Mars, 2004]