Cristianisme et Nature
Pierre Berard
philosophe et professeur d'Histoire
Les penseurs écologistes, tel LynnWhite Jr., proposent de clarifier nos idées en replaçantles présupposés de la science et de la technique modernes dans une perspective de longue durée, dans une perspective, en quelquesorte, historique. Dans la vieille Europe en effet, et je pense ici àlAntiquité, aux mondes grec et romain, la science était traditionnellement conçue comme spéculative et orienté evers lIntellect; elle avait une consistance essentiellement aristocratique et elle était le fait dun certain nombre de catégories socialesde haut niveau. Bref, elle était réservée àlélite sociale. La technique, quant à elle, étaitau contraire, empirique, orientée vers laction et répanduesurtout dans ce quon pourrait appeler - sans préjugés sociaux- les couches inférieures de la société. La fusion, vraiment soudaine, de ces deux types dactivité, dans le milieudu XIXème siècle, est certainement liée, daprèsLynn White Jr. et dautres, aux révolutions démocratiques de lépoque qui tendaient, en abaissant les frontières sociales,à associer, peut-on dire par métaphore, « la main etle cerveau » dans une même unité fonctionnelle.
La crise écologique que nous connaissonsest donc le résultat, nous dit Lynn White Jr., de lémergencedune culture démocratique entièrement nouvelle. Et toutela question est de savoir si un monde devenu démocratique peut survivreà ses propres présupposés. Il est probable que celanest possible quà la condition de repenser lensemble de nos axiomes.
La tradition technique et scientifique occidentale
La crise que nous connaissons est précisémentlaboutissement de la tradition technique et scientifique occidentale.La science et la technique modernes sont, bien sûr, spécifiquementoccidentales et le leadership occidental dans le domaine des techniqueset dans le domaine scientifique est beaucoup plus ancien quon ne pourraitsouvent le supposer. Il est beaucoup plus ancien, en tout cas, que ce quona appelé la « Révolution scientifique » du XVIIèmesiècle ou a fortiori, la « Révolution industrielle» du XVIIIème.
Au plus tard vers lan mil en effet,
mêmedès lépoque carolingienne, lOccident a commencéà appliquer ses
connaissances en hydraulique à dautres activitésindustrielles quà moudre le
grain. A partir de la fin du XIIème,il y a, en Occident, une utilisation systématique de
la puissancedu vent et lautomation apparaît avec les premières horlogesau début
du XIVème siècle. A la fin du XVème,pour la plupart des historiens, la supériorité
technologiquede lEurope est une évidence et elle explique la relative facilitéavec
laquelle les conquêtes vont être opéréespar les portugais et tous les autres à leur
suite.
La tradition scientifique occidentale commenceen fait vers la fin du XIème siècle avec lénormemouvement
de traduction en latin des oeuvres scientifiques des grecs etdes arabes. Tout le corpus ou
pratiquement tout le corpus scientifiquedes grecs a été traduit en moins de deux cents
ans, entrele XIème et le XIIIème siècle. Ces travaux ont étélus et critiqués avec
passion dans les universités qui naissaientau même moment de lItalie jusquà
la Flandre et àlAngleterre. Et la critique fit naître des observations et des
spéculationsnouvelles. Ce qui dailleurs accentue, dans la plupart des cas, le
discréditdes auteurs et des oeuvres qui faisaient auparavant autorité. Ala fin du
XIIIème siècle donc, lEurope avait repris le leadershipscientifique des mains
flageolantes, déclinantes, de lIslam.
Etant donné que cest au Moyen-Age que cesmouvements technologiques et scientifiques
prirent leur essor au sein denotre culture, quils acquirent leur caractère propre
et en vinrentà dominer le monde, il semble bien quon ne puisse par faire léconomiedune
étude sur la mentalité globale de cette époquemédiévale si on veut comprendre ce qui,
du point de vue généalogique,a amené à la révolution scientifique du XVIIèmeet à la
révolution industrielle et technologique du XIXèmesiècle. Il sagit en fait de
comprendre la nature et les impactsque ces mouvements peuvent avoir aujourdhui sur lécologie
et dexaminerles postulats fondamentaux qui caractérisent précisémentlépoque
médiévale.
La conception médiévalede lhomme et de la nature
Dès le IXème siècle en Occident,nous avons de nombreuses traces dune attitude dexploitation
de la nature,dans les illustrations, par exemple, des calendriers. Dans les
ancienscalendriers, les mois de lannée étaient représentéspar des allégories,
des personnifications passives. Tandis que lesnouveaux calendriers, calendriers francs
notamment, qui inspirèrenttout le style du Moyen-Age, sont très différents : on y
voitdes hommes occupés à transformer de force le monde qui lesentoure, en labourant, en
récoltant, en défrichant, en tuantdes cochons... Les cathédrales nous offrent à cet
égarddes exemples extrèmement nombreux. Lhomme et la nature, en quelquesorte, sont
désormais des choses distinctes. Mais cest bien entendulhomme qui est le
maître dans ce rapport. Et toute innovation technique(elles ont été précoces, on la
vu précédemment)semble aussi correspondre à des mécanismes de penséeplus vastes car
ce que les gens font de leur milieu écologique dépenden effet de la façon dont ils
perçoivent leur relation auxchoses qui les entourent. Et lécologie humaine est
largement conditionnéepar des croyances relatives à notre nature et à notre destinée-
cest-à-dire en fait par la religion.
Pour Lynn White Jr.(1) et pour beaucoup dautres,la
victoire remportée par le christianisme sur le paganisme a constitué,de ce point de vue,
la plus grande révolution mentale de notre histoireculturelle. Les chaines cullturelles
de notre Occident contemporain demeurenten effet très largement tributaire de notre
passé chrétien.Et même si il est devenu de bon ton daffirmer aujourdhui que
nousvivons dans une époque « post-chrétienne », mêmesil est certain que notre
façon de penser et de parler a cessédêtre chrétienne, il demeure pourtant que
notre langage etnotre culture restent en substance identiques à ce quils
étaientdans le passé. Nos schémas dactivité quotidienne,par exemple, sont
toujours dominés par cette croyance impliciteen un progrès continu que ne connaissaient
ni lAntiquitégreco-romaine, ni lOrient ancien. Et cette croyance senracine
bien dansla téléologie judéo-chrétienne et reste absolumentinimaginable en dehors delle.
Le fait que, dans la modernité, beaucoupdautres qui se prétendent athées comme,
par exemple, lescommunistes à lépoque stalinienne, y adhèrent aussi- on se
souvient trop bien de lindustrialisme forcené des régimescommunistes orienté vers
le progrès et dans la perspectivede temps messianiques à venir - confirme seulement ce
qui peut égalementse démontrer à partir dautres prémisses, àsavoir que le
marxisme, tout comme lIslam, et tout comme la plupart desidéologies modernes, est
une hérésie judéo-chrétienne.Bref, notre contexte demeure fondamentalement marqué par
les axiomesdu christianisme.
Le christianisme et la relationde lhomme avec son environnement
A la différence de la mythologie greco-romainequi se distinguait très singulièrement de
la plupart desautres mythologies du monde par une vision non-créationniste delunivers,
la Création, dans les mythologies sémitiques etnotamment dans la Bible, est le moment
inaugural du monde.
Nous savons en effet que les penseurs du vieilOccident, à linstar dAristote,
refusaient lidée que lemonde visible ait pu avoir un commencement. Une telle idée
ne pouvaitdailleurs pas sinscrire dans le cadre de leur conception cyclique
dutemps. Le christianisme, au contraire, a hérité du judaïsme,non seulement la
conception dun temps linéaire, segmentaire, quine se répète pas donc, mais
également un impressionnantrécit de la création du monde. Et ce récit, cestbien
sûr la genèse. Et que dit la genèse ? Elle ditquun dieu infiniment bon et
tout-puissant a créé la lumièreet les ténèbres, les corps célestes, la Terre et
toutesles espèces de poissons, doiseaux, danimaux et de plantes, puisAdam,
puis Eve, et quenfin, lhomme a donné un nom à tousles animaux, sétablissant
ainsi lui-même comme leur maître.Puisque lhomme, comme on dit en linguistique, est
« performateur», il nomme donc, en ce sens, il sinscrit comme maître. Dieua
conçu tout cela, nous dit la Genèse, explicitement au seulbénéfice de lhomme et
pour lui permettre de faire régnersa loi : il nest rien dans le monde physique
résultant de la créationqui nait dautre raison dexistence que de
servir les fins humaines. Etsi le corps de lhomme est certes façonné avec de la
glaise,il nest cependant pas une simple partie de la nature, il nest pas
banal,il nest pas trivial : il est aussi fait à limage de Dieu.
insi, lanthropocentrisme sorigine dans le discoursbiblique, dans limpressionant
récit biblique de la création,et le christianisme, surtout sous sa forme occidentale,
est la religionla plus anthropocentrique que le monde ait jamais connue. Dès leIIème
siècle, les pères de léglise, aussibien Tertullien, lafricain, que saint
Irénée de Lyon, legaulois, soulignent que Dieu, lorsquil a créé Adam,
avaitdéjà en vue le Deuxième Adam, cest-à-direle Christ incarné. Lhomme
partage ainsi, dans cette théologie,la transcendance de Dieu vis-à-vis de la nature. Non
seulement lechristianisme, en opposition absolue à lancienne cosmogonie
païennecomme aux religions de lAsie (exception faite peut-être du
zoroastrisme),instaure un dualisme fondamental entre lhomme et la nature, mais il
insisteégalement sur le fait que lexploitation de la nature par lhomme,pour
satisfaire ses fins propres, résulte de la volonté deDieu. Beaucoup y voit aujourdhui
lorigine des problèmes écologiquesque nous connaissons.
Il y a donc au départ dans cette philosophie,ou plutôt dans cette théologie, ce quHeidegger
aurait puappeler « larraisonnement de la nature ». Lequel arraisonnementde la
nature entre dans le plan divin. Et cest bien dans cette brècheouverte par le
dualisme chrétien que vont sengouffrer, aprèsDescartes, tous les tenants de la
modernité occidentale.
A niveau le plus populaire, cest-à-direà un autre niveau que celui du discours des
élites chrétiennes,cette nouvelle vision du monde a exercé une influence
révélatrice.Dans lAntiquité, chaque arbre, chaque source, chaque filet deau,chaque
colline avait son propre genius loci, son génie protecteur.Le monde était peuplé de
dieux et il y avait co-appartenanceentre la nature, les hommes et les dieux. Ces esprits
étaient accessiblesà lhomme, par des procédures diverses relevant de la magieou
de la séduction, tout en différant grandement de lui,comme latteste lambivalence
un peu inquiétante des centaures,des faunes et des sirènes. Avant de couper un arbre, de
percer unemontagne ou de détourner un ruisseau - ce que les anciens ne sesont pas privés
de faire, il était donc important dapaiserle génie protecteur du lieu et de faire
en sorte quil demeure apaisé.Le monde étant enchanté, il fallait traiter avec lui
dunecertaine manière, inventer avec lui des procédures spécifiques.
En détruisant ce rapport au monde qui nerelève pas seulement de lanimisme païen,
le christianismea permis, lui, dexploiter la nature sans vergogne et sans aucunement
sesoucier des « sentiments des objets naturels » et de lespritdu monde. Le
christianisme est ainsi à lorigine de la réification,de « lobjectivation »
du monde et de la nature. La mort dugrand « Pan » laisse la place à la technologie et
entout cas à ce mélange qui date du XIXème sièclede la science et de la technique que
certains appellent aujourdhui la« techno-science ».
On dit souvent quà cet animisme, lEglisea subsitué le culte des saints. Cest
en apparence exact, mais leculte des saints est fonctionnellement très différent delanimisme.
Le saint nhabite pas les objets naturels; il peut avoir unsanctuaire particulier,
mais cest au ciel quil réside. En outre,un saint nest quun être
humain quon peut approcher comme tel.Ainsi, les esprits qui habitaient les objets
naturels se sont évaporés.Lhomme sest vu conférer sur Terre le monopole de
lesprit et lesvieilles inhibitions qui lempêchaient dexploiter sans
prudence,la nature se sont effondrées par la Révélation, Dieua donné à lhomme
la Bible, les Saintes Ecritures bien sûr,mais Dieu a également créé la nature,
celle-ci témoignede lintellect divin.
Et va se produire, très tôt, au Moyen-Age,la naissance de ce que lon appelle la «
théologie naturelle» dans un premier temps, à savoir létude religieusede la
nature en vue dune meilleure compréhension de Dieu. Cestcette discipline qui
reçoit le nom de « théologie naturelle». Dans lEglise primitive, dans lEglise
des débuts et continuellementpar la suite dans lOrient byzantin, la nature était dabord
appréhendéecomme un système symbolique, comme une espèce de métaphorepropre à
fournir lénergie de nombreuses paraboles. Des symbolesau travers desquels, par la
médiation desquels, Dieu parlait, enquelque sorte, aux hommes. Cette conception de la
nature était beaucoupplus esthétique que scientifique. La science dans ce contexte
nepouvait guère sépanouir. Cétait une ambiance défavorableà une activité
de type scientifique puisque la science impliqueque la nature soit objectivée pour avoir
lieu.
Or, dès le XIIIème siècle,la théologie naturelle avait déjà pris un tour
trèsdifférent, du moins dans lOccident latin. Elle ne cherchait dèslors plus à
décoder les symboles physiques grâce auxquelsDieu pouvait communiquer avec lhomme,
mais sefforçait désormaisde mieux comprendre lesprit divin en découvrant la
façondont opérait la création. Il ne sagit donc plus de communiqueravec Dieu à
travers la nature, mais de comprendre des mécanismes.Ainsi, pour prendre un exemple
concrets, larc-en-ciel, à louestde lEurope, nétait plus un
simple symbole despoir, que Dieu envoyapour la première fois à Noé à la fin du
Déluge,mais un phénomène doptique sur lequel quelques auteurs pouvaientpublier
des ouvrages étonnament complexes alors même que leurdémarche intellectuelle restait
essentiellement religieuse. Et duXIIIème siècle jusquau XVIIème, jusquà
Leibnizet Newton, tous les chercheurs denvergure, y compris ces deux
derniers,expliquent dailleurs leurs motivations en termes religieux. Ce nest
quàla fin du XVIIIème siècle que Dieu, pour beaucoup de chercheurs,devient une
hypothèse dont on peut se passer, une hypothèseinutile. Ce qui veut dire que la science
occidentale moderne a bien étéconçue dans le giron de la théologie chrétienne. Etlimpulsion
originelle de cette science moderne est venue du dynamismedune dévotion religieuse
mise en forme par le dogme judéo-chrétiende la création. La science moderne savère
donc, en quelquesorte, lextrapolation de la théologie naturelle du Moyen-Age.
Ilfaut par conséquent renoncer à cette idée anciennedes historiens rationalistes et
laïcs du XIXème qui opposaientun Moyen-Age chrétien, donc obscurantiste, à une
Renaissancequi, par le biais de la redécouverte des écrits anciens etdes progrès
successifs, sacheminait vers un monde de lumière(!), vers un monde éclairé, vers
un monde de domination dela nature. Cest un schéma qui est complètement dépassé:
on sait que la critique, la lecture attentive des textes de lAntiquiténa pas
cessé durant la plus grande partie du Moyen-Age.
La technique moderne dans ce contexte est partiellementexpliquée comme la réalisation
volontariste occidentale dudogme chrétien de la transcendance de lhomme vis-à-vis
dela nature et de son légitime désir de la dominer.
Pour une autre tradition religieuse...
Pour Lynn White, pour Grinevald(2) aussi, la
fusionscience-technique, la techno-science, intervenue au XIXème sièclea conféré à lhumanité
des pouvoirs qui, àen juger par la plupart des conséquences écologiques,
échappentaujourdhui à son contrôle. Et ils échappent dautantplus à son
contrôle dans notre contexte contemporain de «démonie » de léconomie, dune
réduction àléconomie de toutes les valeurs collectives et dun triomphe dela
marchandise qui assigne aux hommes une finalité unique : la productionet la consommation,
cest-à-dire le développement. Bien entendu,ce développement signifie en réalité
une maîtrisetoujours plus grande de la terre. Dans ce processus, le christianisme
porteune lourde part de responsabilité - cest ce que disent la plupartdes
historiens des sciences - en ayant initié un nouveau type derelation : de lhomme
souverain à une nature « muette ».
Recourir à toujours plus de science, àtoujours plus de technique pour sortir des
impasses écologiquesdaujourdhui ne nous sera pas dune grande utilité
peut-être,dans cette optique, vu que précisément scicence et techniquesoriginent
dans un passé, dans une matrice chrétienne qui,selon ce raisonnement, serait la
principale « fautive » dece à quoi nous sommes aujourdhui confrontés. Et si les
racinesdu problème sont largement religieuses, le remède ne doit-ilpas être lui aussi,
entre autres, religieux ? Contre lanthropomorphismequi semble être au centre
justement de la problématique écologiquedaujourdhui, ne faut-il pas
envisager de changer nos paradigmes religieux?
Soit, vont dire certains, en repensant le christianisme,par exemple, à partir de saint
François dAssise. Saint FrançoisdAssise, cest, au XIIIème siècle, le
chrétien quifait le choix dun certain ascétisme et qui parle aux oiseaux, quiparle
au loup même, et qui prêche la parole de Dieu àces êtres « inférieurs », ce qui
signifie, deson point de vue, que ces êtres sont dotés de ce quon nosepas
appeler ici une « âme », mais en tout cas dun espritqui les fait participer non
seulement de la création, mais aussidu devenir humain, du devenir de la vie (au sens
religieux du terme). Et,aujourdhui, un certain nombre de théologiens
écologistesproposent den revenir à ce courant franciscain qui a ététrès
largement abandonné après le XIIIème siècledans la mesure où saint François dAssise
a été,par biens des aspects, un hérétique. Et tous ceux, ou laplupart de ceux, qui lont
suivi ont été taxés dhérétisme- même si, par ailleurs, saint François dAssise
a étésanctifié comme lun des grands exemples de vie chrétiennedu Moyen-Age.
Soit, aller plus loin dans le temps pour redécouvrirun autre génèse, mais qui nest
pas créationnistecelle-là, cest-à-dire les grands thèmes de la visiondu monde
telle quelle sest exprimée chez les grecs, pour lessentiel.Il sagirait
donc de « faire retour » à un paganismede type panthéiste qui permet de repenser le
rapport de lhommeau monde non plus en termes dualistes donc en opposition, mais en
termesde co-appartenance à un univers unique. Et dans cette vision deco-appartenance,
interviennent des idées, comme celle de MichelSerres(3),
selon lequelles des droits pourraient être affectésau non-humain qui seraient, pour
ainsi dire, comparables à ceuxaffectés à lhumain. Ce sont là les théoriesde ce
quon appelle lécologie profonde. Arne Naess(4) a, par exemple,beaucoup écrit dans ce domaine et les ligues de
défense desanimaux, entre autres, se sont très largement inspirées dece type de
raisonnement.
Nature, science et société dans la modernité
Lère moderne donc, nous avait rendue lanature étrangère à la suite de linauguration
chrétiennequi divise Dieu dune part, sa création dautre part, lhomme
échappantdune certaine manière à cette création en tant quimageet
incarnation de Dieu. Et la science Galiléenne et newtoniennena fait que creuser cet
abîme entre le domaine de laction humaineet celui des lois de la nature. Alors que
le premier est régit eneffet, pour les hommes du XVIIème par lorientation de lactionselon
une fin, le second ignore toute espèce de finalité.Et à lirréversibilité du
temps de laction tenduevers le progrès - la notion de progrès napparaît quauXVIIIème,
mais elle est déjà contenue religieusementdans lidée judéo-chrétienne que lhistoire
a un sens- répond, au XVIIème, la réversibilité deséquations de la dynamique
classique. Le jeu des correspondancesentre la nature et la société, lidée même dunordre
cosmique dont relèverait lorganisation sociale perd alorstoute pertinence. Lidée
dune correspondance entre le microcosmeet macrocosme sécroule. Nous avons là
deux univers qui sontpensés non seulement de manière différente, mais aussiopposée. Sinstaure
finalement le partage des rôles suivant: les hommes déterminent des, la fins nature
procure des moyens.La nature est désormais réduite à lensemble ce quiest dune
part, juridiquement appropriable (le droit de propriétéprogresse considérablement au
XVIIème et XVIIIèmesiècle, il va donner lieu au libéralisme) et dautre
part,techniquement exploitable. De ce fait, la totalité - vieille idéepaïenne -
constituée par la nature et la sociétédevient impensable en tant que telle. Soit, on se
situe à lintérieurdes limites du contrat social et la nature nest guère quun
moyendépourvu dintérêt propre. Soit, on met au jour leslois de la nature telles
quen elle-même sans quil soit questionde la société et de ses fins. Il y a
là une radicalefiscion entre deux domaines. Or, tout ce cadre de pensée est aujourdhuien
crise. Il est en crise sans quaucun autre ne lui ait été,de façon claire en tout
cas, substitué. En effet, le paradigmeoccidental moderne, le paradigme classique, a été
remis encause de lintérieur même du travail scientifique, dèsle XIXème siècle,
avec la découverte des géométriesnon-euclidiennes par exemple et cest le dogme,
à ce moment-là,de lespace universel, lespace de Newton qui commence à se
fissureravant dêtre totalement pulvérisé, au débutdu XXème, par la physique
Einsteinienne. De même, le dualismecartésien ainsi que la méthode expérimentale de
Baconont été remis en cause, plus tardivement, par la mécaniquequantique.
De la même manière, tout le travaildes sciences humaines a montré quel point, dût-ce
le narcissismede lhomme occidental en souffrir, il reste pris dans son milieu (cestle
résultat de la sociologie notamment depuis le XIXème siècle).Ces éléments vont donc
à lencontre du dogme de lautonomiedu sujet sur lequel repose toute la
modernité politique. Une penséeanti-humaniste, non-humaniste en tout cas, se met en
place à partirde la création de la sociologie. Et dailleurs, dune certaine
manière,la sociologie elle-même est le fruit des réflexions des
Contre-révolutionnairesdu début du XXème qui interprêtaient la Révolutioncomme
dissociation de la communauté et qui cherchaient par des biaisdivers - qui nétaient
bien sûr pas ceux du retour àlAncien Régime - à refonder le social.
La remise en cause de la conception moderne
Ces dans deux domaines principaux surtout que laconception moderne du rapport de lhomme
au monde a été remiseen cause : par lécologie (scientifique) du côté
dessciences de la nature et dans un autre domaine, celui de la philosophie,par la
phénoménologie :
Lécologie en effet implique une visionrelationnelle de la nature : les êtres
vivants ne peuvent existerque dans la mesure où ils occupent une « niche » dansun
écosystème et réciproquement, lécosystèmenexiste quen fonction des
relations entre les êtres qui le composent.Cette vision est bien sûr étrangère et
opposéeau paradigme occidentale moderne. Pour un philosophe écologistecomme Callicott(5), la relation entre les choses est antérieure
auxchoses quelle lie. Autrement dit pour Callicott, et il est là toutà fait
expressif de lépistémologie écologique,la relation précède lessence. Et
de ce fait, nous sommesen présence dun paradigme virtuel, quon pourrait
appeler le paradigmeécologique, dont lémergence bouleverse non seulement
laconception moderne de la nature mais ébranle jusquau tréfondsde cette
métaphysique occidentale dont nous parlions auparavant.Cette pensée relationnelle, selon
Jacques Berque(6), a aussi de nombreusesaffinités
avec les vieilles religions orientales comme le Bouddhismeet le taoïsme qui nont
jamais séparé lhomme de sonmilieu.
Quant à la phénoménologie,elle a contesté radicalement, avec surtout Heidegger, la
prétentiondu sujet moderne à objectiver son environnement. Pour Heidegger,comme pour
Husserl, lêtre humain doit être pensé dansson appartenance à la terre et
celle-ci doit être penséepar rapport à lhomme dans son habitabilité. Elle ne
peutêtre posée comme objet car elle est le sol qui fonde le sujetlui même. Il ny
pas là dopposition, comme chez les kantienset les modernes, entre la nature et lindividu
mais au contraire quelquechose qui est au-delà même de la jonction.
Néanmoins, il ne faut pas oublier ici quelapport essentiel de la modernité
occidentale malgré tout,à savoir la découverte des lois du monde physique en tantque
telles, ne peut assurément pas être « court-circuité» par les seules références à
de nouveaux paradigmesou à des présupposés de type religieux. La sciencea eu lieu. La
technique a eu lieu. Il nest pas possible de penser horsde cette mémoire. Ceci dautant
plus que la modernité elle-même,en tant que savoir scientifique, a secrété
elle-mêmeles moyens conceptuels de la dépasser. La modernité nestpas seulement
une erreur ou une impasse, elle est aussi, et peut-êtreavant tout, une étape de notre
histoire qui appelle son propre dépassement.Ce dépassement, cet « au-delà » à
inventer,serait peut-être lémergence dune conception relationnellequi
chevaucherait les dichotomies modernes, qui tendrait à relierlunivers des faits à
celui des valeurs dans le sens dune totalité,ainsi quon le voit chez un grand
nombre de théoriciens de lécologiecomme Lovelock(7).
Prenons deux exemples :
Nous savons aujourdhui, notamment depuis les théorèmesdincomplétude et dindécidabilité
de Godël(8),quon ne peut démontrer la
validité dun système deréférences que par référence à quelquechose qui lui
est extérieur. Ce qui instraure un systèmedordre supérieur et ainsi de suite.
Pour démontrer la validitédun système donc, il faut en sortir pour prendre
quelque chosede plus englobant et ainsi de suite. Les systèmes inférieursne sont donc
pas faux, ils sont simplement dune validité relativecomme le sont dailleurs
tous les systèmes supérieurs. Etdans cette optique, il ne peut y avoir de système final
dune validitéabsolue. Autrement dit, avec des raisonnements de ce type, cen
est finidu vieux paradigme de luniversalité.
Examinons cette fois la notion de finitude écologiquede la terre. Cette notion a détruit
la conception classique selonlaquelle luniversel commande le singulier et le
généralcommande le particulier car on ne peut pas y réduire la relationentre le
planétaire et le local. Je mexplique, lunivers systémiquede lécologie,
par exemple la biosphère qui correspond auplanétaire, et les biotopes qui correspondent
au local sont interdépendants.Tandis que le principe de la modernité tend à
sacrifier,à abolir, toute singularité locale au profit de principesuniversels. A cet
égard, la modernité savère essentiellementune utopie, cest-à-dire au sens
premier du terme, une vision dusans-lieu, du non-lieu.
Dailleurs Heidegger a très bien mis enscène dans sa philosophie cette nécessité
du local.En quelque sorte, quil sagisse de la démarche scientifique dansune
logique la plus rationnelle ou quil sagisse de la démarchedun grand
nombre de philosophes qui ont essayé de penser au-delàde la modernité, nous assistons
aujourdhui à, sinon unerencontre, du moins à des connexions, à un voisinage
quipermet de repenser le monde de manière globale - je nose pas direde manière
totale car ce terme est bien trop souvent mal inteprété- et donc de résoudre la crise
ouverte avec la naissance de lOccidentà lépoque de la fondation
judéo-chrétienneet qui se clôt aujourdhui avec la crise de lécologie
nousobligeant à repenser nos paradigmes fondateurs. Et ce qui est symptômatiqueà notre
époque, cest bien cette rencontre entre les scientifiqueset les philosophes, entre
les sciences physiques dune part, les scienceshumaines dautre part, qui
pulvérise les vieux schémas surlesquels sétait fondé lactivisme
technologique et économiquede notre monde, lesquels schémas nont plus aujourdhui
de validité.
Peut-être donc lheure est-elle venue deformuler, au-delà de la critique, non
seulement un nouveau paradigmemais peut-être tout aussi bien, « une nouvelle
espérance»....
Sources et notes de lectures :
1- Lynn White Jr., « TheHistorical roots of our
ecologic crisis », article paru pourla première fois dans la revue Science (10 mars
1967).
2- Jacques Grinevald, philosophe,enseignant et
chercheur suisse, auteur de nombreuses études surlhistoire du développement
scientifique et technique de lOccidentdans les revues Co-évolution, Tranversale,
Les cahiers de lIUED(puf), Environmental Conservation. Il est membre dECOROPA,
de lInternationalSociety for Ecological Economics et collaborateur du World
Concilfor the Biosphère. Il collabore occasionnellement au Recoursaux forêts.
3- Ecrivain et philosophe bien connuen France qui
enseigne à la Sorbonne ainsi quaux Etats-Unis. Eluà lacadémie française en
1990. Cest notamment dansLe contrat naturel publié chez Flammarion (1992) quil
propose dérigerla nature en sujet de droit rompant ainsi avec lhumanisme
contemporainpour lui préférer un égalitarisme biocentrique.
4- Philosophe norvégien, principalthéoricien
du mouvement de lécologie profonde (Deep ecologymovement) qui enseigne à luniversité
dOslo. Outre ses nombreuxouvrages et ses multiples participations à des recueils
collectifs,il a déjà collaboré à certaines publicationscomme The Ecologist, The Deep
Ecology, Ecology and Ethics, Trumpeter,Environmental Values, etc...
5- voir en ce sens son article dansEcologie
Politique, été 1993.
6- Jacques Berque est lauteur notammentde «
Nature, culture et colonisation » in Jean-Jacques Rousseauet lhomme moderne, 1965.
7- voir ses développements sur lhypothèse
« Gaïa ».
8- voir à ce sujet lexcellentlivre de
Douglas Hofstadter, Godël Escher Bach, les Brins duneGuirlande Eternelle,
InterEditions, 1985. Le fil conducteur de cet ouvrage,ce sont les « boucles étranges »
dans lesquelles seconfondent le sujet et lobjet, lobservateur et ce quil
observe...
[Extrait du numéro 4 de la revue Le Recours Aux forêts]