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D'Oedipe à Moïse

Alain de Benoist

 

Au cours d'un voyage à Athènes, en 1904, Sigmund Freud visite l'Acropole en compagnie de son frère. Trente ans plus tard, dans une lettre à Romain Rolland, il avouera avoir été saisi ce jour-là d'un «accès passager de dépersonnalisation». Episode révélateur de l'ambiguïté d'une vie. Fallait-il être juif pour inventer la psychanalyse? Dans une lettre au pasteur Pfister, Freud avait répondu par l'affirmative. Mme Marthe Robert, germaniste accomplie, spécialiste de Kafka, traductrice de Goethe et de Nietzsche, a voulu expliciter le sens de cette réponse.

Que Freud se soit senti, d'une certaine façon, l'héritier de la culture juive, semble un fait certain. On sait qu'il fut jusqu'à sa mort membre de la loge libérale des B'naï B'rith. Et ses lettres sont révélatrices.

En 1908, il écrit à Karl Abraham : «Souvenez-vous, je vous prie, que des affinités de race vous rapprochent de mon tempérament intellectuel».

En 1928, à Enrico Morselli : «Bien que je me sois détaché depuis longtemps de la religion de mes ancêtres, je n'ai jamais perdu le sentiment de solidarité envers mon peuple».

Après la mort du psychanalyste anglais David Eder, en 1936, il écrit à sa belle-soeur : «Nous étions juifs tous les deux et nous savions aussi tous les deux que nous avions en commun ce je ne sais quoi de miraculeux, resté jusqu'ici inaccessible à l'analyse, qui est le propre du Juif».

L'immense majorité des disciples de Freud étaient juifs également : Otto Rank, Karl Abraham, Sandor Ferenczi, Theodor Reik, Alfred Adler, Mélanie Klein, Tausk, Stekel, etc.

Une exception toutefois : Carl G. Jung. Lorsqu'il se séparera de lui, Freud écrira au psychiatre Ludwig Biswanger : «Dans tout cela, il n'y a qu'une chose sérieuse : les Sémites et les Aryens ou les antisémites, que je voulais amener à opérer leur fusion au service de la psychanalyse, recommencent à se séparer comme l'huile et l'eau».

 

Malaise persistant

On a souvent rapproché la pensée talmudique de la démarche psychanalytique. Pour Manès Sperber, le freudisme est «la mise en psychologie de l'Ancien Testament» (Le talon d'Achille, Calmann-Levy, 1957). En 1964, Mr David Bakan, professeur à l'Université de Chicago, a publié un essai intitulé Freud et la tradition mystique juive (Payot). Plus récemment, le Dr Percival Bailey a présenté Freud comme un «rabbin laïc», dont «l'attitude à propos du sexe est celle de la Kabbale» (Sigmund le tourmenté, La Table ronde, 1972).

Opinion partagée par Ernst Jimon : «La ressemblance entre le monde du Talmud et le monde spirituel dans lequel vivait Freud ne tient pas seulement à la similitude de la forme au niveau de la technique d'association. C'est dans son judaïsme qu'il faut chercher le secret de l'oeuvre de Freud».

D'où le sentiment de Kafka, que rapporte Marthe Robert : «L'oeuvre de Freud est plutôt un chapitre de l'histoire juive écrit par la génération actuelle, en quelque sorte le dernier en date des commentaires du Talmud, et en cela réside toute l'extension dont elle est susceptible».

Toutefois, cela n'explique pas le (re)surgissement chez un Juif incroyant d'un héritage dont il ne semble guère avoir reçu que des bribes éparses.

La mère de Freud parlait un allemand encore mal dégagé du yiddisch. Son père, Jakob, issu des milieux hassidiques de Galicie, avait probablement conservé l'allure typique du Juif pieux d'Europe occidentale. Issu des milieux hassidiques, il avait cependant abandonné le judaïsme ancestral, laissant à sa mort, en 1896, «le plus doué de ses fils dans une position ambiguë, à mi-chemin entre une rupture logique et une impossible fidélité».

Toute sa vie durant, Sigmund Freud devait donc se trouver partagé entre «deux histoires, deux cultures, deux formes de pensée : d'une part celle du peuple juif, nourrie de la Bible et du Talmud, source d'une tradition intensément vécue ; d'autre part, l'humanisme occidental, la culture classique et germanique. En un mot, 'l'autre coté' ...».

Dans son oeuvre, d'innombrables références bibliques voisineront avec des citations de ses auteurs favoris : Goethe, Lessing, Shakespaere, Virgile et Sophocle.

Mais chez lui, cette dualité ne suscite nulle synthèse harmonieuse. Elle provoque au contraire un malaise persistant.

Impliqué dans deux cultures sans appartenir exclusivement à aucune, il trouve dans ce suspense intérieur une certaine liberté intellectuelle et un supplément de savoir, mais aussi un déchirement où Mme Marthe Robert n'est pas éloignée de voir le point de départ de l'édifice freudien.

Même ambivalence à l'égard de la société qui l'entoure : «Alors que du côté juif, le peuple est pour Freud une réalité familière, qui rassure par sa chaleur et sa proximité, de l'autre coté il y a quelque chose d'occulte et par là même de néfaste, c'est le Sphynx, l'absent, dont il y a lieu de tout craindre dès qu'il paraît sur la scène de l'histoire».

En 1926, Freud déclare à une réunion des B'naï B'rith : «Comme Juif, j'étais préparé à rejoindre l'opposition et à renoncer à toute entente avec la majorité compacte».

Les hauts lieux de la culture européenne l'attirent et en même temps le repoussent. Pendant des années, une sorte d'inhibition l'empêche de se rendre à Rome, ville avec laquelle il a noué une «singulière liaison amoureuse», mais où l'arc de Titus reste le symbole d'un pouvoir exécré : l'imperium. («C'est parce qu'il est juif qu'il ne peut aller à Rome», écrit Marthe Robert).

L'analyse de ses «rêves romains» (et de quelques autres) fait apparaître une tendance certaine au refoulement : «Il caviardait le contenu sexuel de ses rêves».

Ainsi Freud ne cesse de jouer deux personnages. Fils charnel de Jakob, il aurait aimé avoir un père comme Hamilcar, qui fit jurer à son fils de combattre Rome jusqu'à son dernier souffle. Fils spirituel de Goethe, il voudrait n'être, comme Napoléon, que le fils de ses oeuvres. Deux pères, c'est un de trop.

Une vénération mêlée de terreur et peut-être d'une secrète jalousie : ce sentiment des Hébreux à l'égard de Yahvé définit la relation au père telle que Freud la ressent. Et telle qu'il va la présenter dans sa théorie du complexe d'Oedipe.

Le même thème, il est vrai, se retrouve dans la tradition juive comme dans le tradition hellénique. Mais sous des formes différentes : celle d'un parricide au royaume de Laïos (Oedipe tue son père, accomplissant ainsi le destin), celle d'un infanticide (différé) chez les Hébreux (Abraham, pour complaire à Yahvé, accepte de sacrifier Isaac).

Tout naturellement, c'est du récit grec que Freud préfère s'inspirer : en le dotant d'une nouvelle parenté, celui-ci l'élève, comme Oedipe, «à une sorte de royauté».

Le thème du parricide est présent dans L'interprétation des rêves. Il est à nouveau représenté dans Totem et tabou. Il culmine dans Moïse et le monothéisme (1934), «roman historique» où Freud, vers la fin de sa vie, fait de Moïse un noble égyptien, initié au monothéisme par le pharaon Akhenaton et finalement mis à mort par les Juifs.

A Arnold Zweig, Freud avait déclaré : «C'est Moïse qui fait le Juif». Si Moïse n'était lui-même qu'un Juif d'adoption, le problème ne se poserait plus.

On voit ainsi se dessiner le portrait d'un Freud bifrons : à la fois bourgeois et révolutionnaire, respectueux des conventions et profondément subversif (au sens où les Prophètes furent les «subversifs» de leur temps), dont les théories, quoique «nées de la culture humaniste qui, au tournant du 19ème siècle, fait la fierté et la force de la classe au pouvoir, représentant néanmoins l'acte destructeur le plus radical contre lequel la bourgeoisie ait jamais eu à se défendre».

 

Ce qui rapproche Freud de Karl Marx.

De la culpabilité

Le premier fut élevé dans l'esprit de la philosophie des Lumières (l'Aufklärung). Le second grandit dans le milieu spirituel de l'hégélianisme de gauche (Feuerbach, Moses Hess). Par rapport à la société allemande, tous deux se sentent à la fois assimilés et différents. Et il n'est jusqu'au lien unissant Marx et Engels qui évoque les relations de Freud et Wilhelm Fliess.

Peut-on dire, aussi, en termes de psychanalyse, qu'ils ont tous deux assumé et intériorisé la culpabilité paternelle, sur la base d'une identification ?

Karl Marx était le petit-fils du rabbin Marx Levy et le neveu du rabbin Samuel Marx. Mais son père s'était converti au protestantisme, pour échapper à la situation faite aux Juifs après le rattachement de la Rhénanie à la Prusse. Or, son livre sur La question juive (1843), écrit à l'âge de 25 ans, sera considéré comme l'un des classiques de «l'antisémitisme de gauche». (Ce n'est que par la suite que Marx conjuguera le matérialisme philosophique avec un paupérisme idéaliste fortement teinté de messianisme).

Dans Marx et la question juive (Gallimard, 1972), Mr Robert Misrahi, maître de conférences à l'Université de Paris-I, écrit : «L'origine de l'antisémitisme de Marx, c'est Marx lui-même». «L'identification de Marx à son père, ajoute-t-il, est l'intérioration réflexive d'une négation opérée par ce modèle (le père) à l'égard de son propre modèle négatif, la famille juive religieuse».

Née pareillement du désir de Freud d'échapper à un père qu'il vénérait consciemment, mais qu'il redoutait et même haïssait inconsciemment, la psychanalyse est probablement le plus imposant système de défoulement et d'autojustification jamais conçu : Freud s'est délivré de ses fantasmes en les projetant sur l'humanité. Il a généralisé ce cas unique qui était le sien, en faisant en sorte qu'il n'apparaisse plus comme tel -- et en créant du même coup les conditions de sa rédemption. (Si l'on coupait les jambes des gens normaux, les nains n'auraient plus de complexes). La psychanalyse est un «roman familial». Ecrit à l'impersonnel.

Freud s'est avancé masqué, minant son époque de l'intérieur, de même qu'il mettait l'homme en question à partir de lui-même. C'est en cela qu'il est devenu crédible, et qu'il a pu remporter la victoire de ses rêves sur la Rome éternelle.

«Ainsi», écrit Marthe Robert, «la psychanalyse n'a pas uniquement pour fin de faire communiquer la vie consciente avec la part inconsciente de la psyché ; elle sert aussi d'intermédiaire entre deux formes de culture et de pensée, en fondant un ordre de connaissance distinct, indépendant, qui rompt radicalement avec la tradition religieuse et philosophique de l'Occident. Désormais, chaque fois que la civilisation occidentale, inquiète de ce qui s'agite au fond de tout ce qu'elle a créé, formé, pensé, sera poussée à s'interroger sur ses infrastructures spirituelles, il lui faudra en passer par la nouvelle loi, qui dénonce l'ancienne ou tout au moins la déclare périmée.»

Et Freud, suprêmement habile, aura laissé les siècles «perplexes devant le mystère de son identité».

Examinant son «rapport à Freud», Mme Hélène Cixous déclare : «Dans mes derniers textes, j'ai mis Moïse en tant que personnage masculin type, c'est-à-dire puissance limitée, phallus menacé de castration. La castration, en effet, la Bible en regorge ; c'est tellement le monde de la menace que ce n'est pas un hasard si Freud en vient : la psychanalyse, c'est la Bible du phallus» (Les Nouveaux Cahiers, automne 1976).

 

[Extrait du livre d'Alain de Benoist, Vu de droite, Copernic 1979.]